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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

Alexander Berkman : Au sujet des émeutes de Cronstadt – La "Commune de Paris de Russie"
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Alexandre Berkman, né le 21 novembre 1870 à Vilnius (Lituanie dans l’Empire russe) et mort le 28 juin 1936 à Nice (France), est un écrivain et militant anarchiste russe d’origine juive, qui vécut aux États-Unis, où il fut un membre important du mouvement libertaire. Wikipedia

Bourgeois, gouvernants, sont ennemis irréductibles de tout mouvement, les ouvriers sont édifiés sur ce sujet, c’est, du reste, pour cette raison qu’ils se dressent sans cesse contre eux.

Les communards de Paris s’étaient aussi rendu compte qu’il n’y avait à attendre des gouvernants ni justice ni pardon. Mais qu’un parti politique qui se dit révolutionnaire, qu’un gouvernement qui prétend parler au nom du prolétariat, puisse noyer dans une mare de sang l’appel de justice et de liberté poussé par le peuple : qu’il puisse calomnier et qualifier de contre-révolutionnaire ce peuple aspirant de toutes ses forces à la liberté intégrale, est un crime si monstrueux que l’humanité ne pourra le pardonner. Je veux parler des émeutes de Cronstadt !

L’affaire de Cronstadt fut, en effet, la Commune russe. Kremlin joua le rôle de Versailles, Lénine en fut le Thiers, et Trotsky le Gallifet.

C’était en 1921. Toute guerre étant terminée, le peuple russe, si longtemps martyrisé, espérait que les bolchevistes cesseraient leur répression et permettraient aux masses ouvrières d’entreprendre l’organisation économique du pays.les ouvriers étaient impatients de se grouper, de joindre leur initiative et leurs efforts en vue de redresser leurs provinces dévastées. Vains espoirs ! Les bolchevistes continuaient de plus belle leur répression envers et contre tous. Le dernier espoir du prolétariat s’évanouissait. Il s’aperçut alors que l’Etat Communiste s’occupait surtout d’établir solidement son parti politique, au détriment de la révolution.

Les éléments les plus révolutionnaires de Russie, les ouvriers de Pétrograd, furent les premiers à protester à ce sujet. La centralisation bolcheviste, l’ignorance et la corruption, ainsi que l’attitude du parti vis-à-vis des paysans et ouvriers, avaient, plus que toute autre cause, réduit la population à la plus grande misère. Plusieurs usines et fabriques de Pétrograd avaient fermé leurs portes et de ce fait, de nombreux ouvriers mouraient littéralement de privation.

Les travailleurs de la ville décidèrent de se réunir afin de discuter sur la situation et des moyens à employer pour en sortir. Les meetings furent interdits par le gouvernement. Un grand mécontentement contre de telles méthodes ne arda pas à se faire sentir. D’autres meetings furent annoncés qui furent interdits encore.

Les bolchevistes ne voulurent faire aucune concession au prolétariat, alors qu’ils se compromettaient avec les capitalistes mondiaux. Aussi les travailleurs se réveillèrent. Pour forcer le gouvernement à accéder à leurs demandes, la grève fut décidée dans les usines Trubotchny, Patrenny, Baltiyaky et Laferm. Au lieu de discuter avec les ouvriers, le gouvernement organisa militairement un "Comité de défense" (Komitet Oberony) sous la présidence de Zinoviev, l’homme le plus détesté de Pétrograd. Le but de ce comité était de supprimer les dissentiments du prolétariat.

La grève se déclara le 24 février. Ce même jour, les bolchevistes lancèrent les kursenti, de l’école militaire pour officiers, contre les ouvriers, avec ordre de les refouler et de les disperser dans Vassilevsky Ostrov, district populaire de Pétrograd.

Le lendemain, 25 février, les ouvriers de Vassilevsky Osrov se rendirent dans les ateliers et sur les quais de Galernaya, et invitèrent leurs compagnons à joindre leurs protestations contre la brutalité du "gouvernement ouvrier et paysan".

La manifestation des grévistes fut dispersée par la force armée.

Le 26 février, à la session du soviet de Pétrograd, Laschvitch, membre du comité de défense, ainsi que du soviet révolutionnaire de la République, dénonça les grévistes et proposa que les usines de Trubotchny fussent fermées. Le comité exécutif du soviet (Zinoviev, etc.) accepta la proposition, et les ouvriers chassés de l’usine se virent privés de rations et condamnés à la famine.

Les méthodes despotiques du gouvernement révoltèrent les ouvriers. Pendant ce temps les bolchevistes avaient concentré à Pétrograd un grand nombre de soldats, les meilleurs régiments "communistes" du front. Le travail était écrasé par une main de fer.

***

Les marins de Cronstadt se trouvèrent très troublés par les événements de Pétrograd. Ils dépêchèrent un comité pour enquêter et chargé de ce message à l’adresse des travailleurs : "Si vous êtes contre-révolutionnaires, ainsi que le déclarent les bolchevistes, nous sommes contre vous ; mais si vos revendications sont justes, nous sommes solidaires avec vous."

Le 1er mars 1921, un meeting public se tint au Jakorny Square à Cronstadt, annoncé officiellement par la première et seconde brigades de la flotte baltique. 16.000 marins, des soldats de l’armée rouge et des travailleurs y assistaient. Il était présidé par le président du comité exécutif du soviet de Cronstadt,le communiste Vassilief. Le président de RSFSR, Kalinine, et le haut commissaire d ela flotte baltique, Kurznin, étaient présents.

Je dois mentionner, pour indiquer les dispositions amicales des marins avec le gouvernement bolcheviste, que Kalinine fut reçu, à son arrivée à Cronstadt, avec tous les honneurs militaires, musique et bannières.

Le comité d’enquête des marins, de retour de Pétrograd, fit son rapport. Il vint confirmer les doutes de Cronstadt. La population réunie, outrée d’apprendre la façon dont le gouvernement bolcheviste repoussait les modestes demandes des travailleurs de Petrograd, et la terreur dont ils étaient victimes, adopta les résolutions, dont les plus importantes furent celles-ci :

"Etant donné que les soviets actuels ne sont pas l’expression des travailleurs et paysans, nos devons procéder immédiatement à d’autres élections.
Nous réclamons la liberté de parole et de presse pour les ouvriers et paysans, pour les anarchistes et les quelques membres restant du parti socialistes.
La libération de tous les prisonniers politiques."

L’assemblée adopta ces résolutions à l’unanimité, à l’exception de deux voix : celles de Kalinine et Vassilief. Elle envoya également une délégation aux ouvriers de Pétrograd, afin que les demandes de Pétrograd et de Cronstadt furent jointes. Ce comité, formé de 30 membres, fut arrêté par les bolchevistes, en arrivant dans la ville. C’était le premier coup porté par le gouvernement contre les marins de Cronstadt.

Le sort des membres de ce comité est resté mystérieux.

Le lendemain du meeting de Cronstadt, 2 mars, l’Etat Communiste publie un "prikaz" (ordre) signé de Lénine et Trotsky dénonçant le mouvement de Cronstadt comme un "myatezh", ou révolte armée contre le gouvernement bolcheviste.

Ce qui suivit est bien connu. Cronstadt fut déclaré hors la loi. Dans le langage dictatorial du Kremlin, cela signifiait : extermination.

Le gouvernement bolcheviste décréta une attaque contre Cronstadt, à l’aide de l’artillerie,le 7 mars.

La chose sembla si monstrueuse, si incroyable, que de nombreux communistes en voulurent pas la croire possible. Mais Trotsky avait déjà envoyé cet avertissement à la population de Cronstadt : "Je vous abattrai comme des faisans !"

Le 6 mars, un groupe d’anarchistes tenta de ramener les bolchevistes au sens commun. J’étais à l’époque bon ami de Zinoviev, je jugeais de mon devoir, vis-à-vis de la révolution, de faire une tentative, fût-elle sans espoir, en vue d’éviter le massacre de la fleur révolutionnaire de Russie : les marins et ouvriers de Cronstadt.

De concert avec plusieurs camarades, je rédigeai une protestation au Comité de Défense, démontrant les intentions pacifistes, et les justes revendications des marins de Cronstadt, rappelant à Zinoviev leur passé révolutionnaire admirable, et suggérant une méthode réglant l’issue du conflit, au bénéfice de tous les révolutionnaires.

Le document fut délivré à Zinoviev. Je ne sus jamais s’il fut discuté au Conseil du Comité de Défense.

Quelque temps plus tard, Zinoviev me demanda, dans un entretien particulier, si j’aurais participé à une Commission chargée de régler le conflit — ainsi que notre document le proposait. J’aurais été très heureux de le faire, lui répondis-je, spécialement depuis que les marins de Cronstadt et les travailleurs de Pétrograd m’on sauvé la vie par leurs démonstrations contre l’ambassadeur américain Francis, lorsque la California demanda mon extradition pour le cas de "Mooney". Zinoviev devint pâle. Mes paroles lui rappelaient le temps où les travailleurs de Pétrograd le sauvèrent des griffes de Kérensky, et maintenant... maintenant il était devenu leur bourreau.

À 6 heures 45 du soir, le 7 mars, le bruit de l’artillerie se fit entendre dans les rues de Pétrograd. Trotsky avait attaqué Cronstadt.

Les bolchevistes avaient ouvert le feu, et la plus sombre page de leur régime était écrite.

Dix jours sanglants. La lutte se termina le 28 [sic ! : 18] mars, les bolchevistes commémoraient a Commune de Paris et célébraient en même temps, ô ironie ! leur victoire sur Cronstadt. Plus de 14.000 morts étaient le résultat de cette "victoire" et l’histoire ajoutera aux noms des chefs du Parti Communiste de Russie : Les judas de la Révolution.

P.S. :

Source : Le Libertaire n°168 - 7/14 Avril 1922




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