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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

L’insurrection de Kronstadt
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Rudolf Rocker (né à Mayence le 25 mars 1873, mort à Mohegan, New York, États-Unis le 19 septembre 1958), historien et écrivain anarchiste, est une figure majeure du mouvement libertaire international, théoricien de l’anarcho-syndicalisme et du socialisme libertaire. Dictionnaire Maitron

il écrit Der Bankrott des russischen Staatskommunismus en 1921, devenu en français “Les Soviets trahis par les bolcheviks” d’après l’édition n°B-53 de la revue Spartacus

L’INSURRECTION DE KRONSTADT

...La même « diplomatie prolétarienne » des dirigeants russes a réussi à faire passer le soulèvement de Kronstadt pour une entreprises des « Blancs », préparée soigneusement et de longue date par des éléments contre-révolutionnaires en exil. Cette déformation manifeste et voulue des faits a depuis fait le tour de toute la presse communiste internationale et même trouvé accès dans des milieux qui ne manifestent généralement pas une sympathie démesurée pour les idées bolchéviques.

Aujourd’hui, nous sommes en mesure de juger justement toutes les causes et le caractère authentique de cet événement et nous devons encore une fois constater qu’il en est de l’esprit contre-révolutionnaire des matelots de Kronstadt exactement comme des activités « contre-révolutionnaires » des anarchistes et des makhnovistes. Le Novy Put lui-même, journal expressément bolchevik de Riga, fut assez imprudent pour révéler le vrai caractère de l’insurrection de Kronstadt (à ce qu’il semble, la rédaction n’avait pas dû recevoir à temps les instructions nécessaires de Moscou). En effet, l’intéressant aveu suivant lui échappait dans son numéro du 19 mars 1921 :

« Les matelots de Kronstadt sont en majorité anarchistes. Ils ne se situent pas à droite, mais à gauche des communistes. Dans leurs derniers radiogrammes, ils proclament : « Vive le pouvoir des Soviets ! »,alors qu’ils n’ont pas une seule fols déclaré : « Vive l’Assemblée Nationale ! ». Pourquoi se sont-ils soulevés contre le gouvernement soviétique ? Parce qu’ils ne le trouvent pas assez soviétique. Ils ont inscrit sur leur drapeau le même mot d’ordre mi-anarchlste, mi-communiste que les Bolcheviks eux-mêmes avaient proclamé il y a trois ans et demi, au lendemain de la Révolution d’Octobre. Dans leur lutte contre le gouvernement soviétique, les insurgés de Kronstadt ont manifesté en différentes occasions leur haine profonde du « bourgeois » et de tout ce qui est bourgeois. Ils ont déclaré que le gouvernement soviétique s’était embourgeoisé, que Zinoviev avait « pris du ventre ». Il s’agit là d’une insurrection de gauche, et nonde droite ».

Cette opinion du journal bolchévik Novy Put sur l’insurrection de Kronstadt a été confirmée depuis en tous points. Tous les documents et toutes les proclamations des insurgés en sont une preuve : on n’y trouve pas un mot qui permette de conclure à des menées contre-révolutionnaires. Le mouvement tout entier eut un caractère purement spontané et se développa à partir des conditions locales.

Les matelots de Kronstadt ont toujours été l’un des éléments les plus énergiques et les plus dévoués du mouvement révolutionnaire russe. Ils avaient déjà joué un rôle important en 1905 et, lorsqu’éclata la Révolution en 1917, ils furent les premiers dans l’arène, faisant preuve d’une inflexible résolution. Sous le gouvernement de Kérensky, Ils proclamèrent la Commune de Kronstadt et combattirent l’idée d’une Assemblée Nationale, dans laquelle ils voyaient un danger pour la Révolution. Lorsque commença le soulèvement d’Octobre, qui devait mener les Bolchéviks au pouvoir, ils furent à nouveau en tête du mouvement, avec le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux Soviets ! ».

Au cours des sanglants combats avec Youdenitch, les matelots de Kronstadt furent le plus solide rempart de la Révolution, contre lequel se brisèrent les tentatives contre-révolutionnaires. Leurs conceptions anarchistes les poussèrent à chercher énergiquement à conserver leur indépendance, lorsque le gouvernement central de Moscou se mit en devoir de réduire de plus en plus les droits initiaux des Soviets. Toutes les tentatives de Trotski pour les soumettre aux mêmes règlements que ceux que l’onavait imposés peu à peu à l’armée, restèrent en grande partie vaines et, aussi longtemps que celui-ci dut concentrer toutes ses forces contre les armées contre-révolutionnaires, il fut obligé d’accepter bon gré- mal gré cet état de choses. On comprend cependant aisément que des tentatives ininterrompues de cette sorte n’aient guère contribué à rendre les matelots de Kronstadt favorables au gouvernement,surtout quand, renouvelées de manière encore plus vigoureuse une fois la guerre finie, elles portèrent leur méfiance à son comble.

Au mois de février 1921, d’importants troubles, provoqués par la mise en application d’une nouvelle classification dans la distribution des vivres, éclatèrent parmi les ouvriers de Pétrograd, qui se mirent en grève. Nombre d’entre eux furent jetés en prison, ce qui ne fit naturellement que durcir un peu plus l’atmosphère.

Les choses en étaient là, lorsque les matelots de Kronstadt envoyèrent une délégation à Pétrograd pour étudier la situation sur place et convenir si possible avec les ouvriers d’une action commune.Une résolution unanime de Kronstadt:Le 1er mars, se tint à Kronstadt une assemblée générale des équipages des navires de ligne, qui entendit les rapports des délégués et adopta à l’unanimité la résolution suivante :

Après avoir entendu le rapport de la délégation élue par l’assemblée générale des équipages,l’Assemblée décide de présenter et soutenir les revendications suivantes :

1- Vu que les Soviets actuels n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans, organisation immédiate de nouvelles élections, avec vote secret et entière liberté de propagande pré-électorale pourtous les ouvriers et paysans.

2- Liberté de réunion pour les syndicats et les organisations paysannes.

3- Liberté de parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, les anarchistes et l’aile gauche des Socialistes-Révolutionnaires (SR).

4- Convocation d’une conférence sans-parti des ouvriers, des soldats de l’Armée rouge et des matelots de Kronstadt, Pétrograd et de la région de Pétrograd avant le 10 mars 1921.

5- Libération des détenus politiques de tous les partis socialistes et de tous les ouvriers, paysans,soldats de l’Armée rouge et matelots emprisonnés lors des soulèvements ouvriers et paysans.

6- Election d’une commission spéciale, chargée de réviser les procès des détenus des prisons et des camps de concentration.

7- Suppression de toutes les « sections politiques » spéciales, aucun parti ne devant jouir de prérogatives pour sa propagande ni être, en plus de cela, soutenu par l’Etat [1]. Elles doivent être remplacées par des commissions spéciales pour l’enseignement et l’éducation, dont les frais seront couverts par l’Etat.

8 - Suppression de tous les postes de contrôle [2].

9- Rations égales pour tous les travailleurs, à l’exception de ceux qui travaillent dans des industries dangereuses pour la santé.

10 - Suppression des sections communistes dans tous les corps militaires et des postes communistes dans les usines et entreprises. Si le besoin se fait sentir d’en créer de nouveaux, ils devront être nommés directement par les compagnies elles-mêmes et par les ouvriers au sein des entreprises et ateliers.

11- Liberté totale pour les paysans de disposer de leurs grains et de posséder du bétail, aussi longtemps qu’ils n’emploient pas de salariés.

12- Nous appelons tous les corps militaires et les camarades dans les écoles militaires à se joindre à notre mouvement.

13- Nous demandons que soit donné à nos résolutions la plus large diffusion possible.

14- Nomination d’une commission mobile de contrôle.

15- Liberté du travail artisanal, aussi longtemps que du personnel rétribué n’est pas employé ».

Cette résolution fut alors présentée à un rassemblement de citoyens de Kronstadt, auquel étaient venues 16.000 personnes, et adoptée à l’unanimité. Le 2 mars, les délégués des navires, des corps militaires, des entreprises et des syndicats - environ 300 en tout - se réunirent et nommèrent un « comité révolutionnaire provisoire », chargé de préparer les élections au Soviet. Celui-ci publia une feuille quotidienne d’information, les « Izvestia », rendant compte des différentes phases du mouvement. Notre camarade russe Isidine a donné dans les « Temps nouveaux » parisiens de nombreux extraits des « Izvestia » de Kronstadt, qui sont autant d’éloquents témoignages de l’esprit et du caractère de ce mouvement si bassement calomnié. Ainsi peut-on lire dans l’article intitulé « Pourquoi nous nous battons » :

La patience des travailleurs est à bout . Déjà ici et là dans le pays, se sont fait jour les premiers signes de la résistance à un système d’oppression et de violence. Les travailleurs se sont mis en grève, mais les gendarmes bolchéviks étaient sur leurs gardes et ont pris toutes les mesures nécessaires pour étouffer dans l’oeuf l’inévitable troisième révolution. Elle est malgré tout arrivée et ce sont les travailleurs qui la font...

Ici, à Kronstadt, a été posée la première pierre de la troisième révolution, qui ouvrira grand le chemin à la cause du socialisme. Cette révolution doit convaincre les masses ouvrières de l’Est et de l’Ouest que ce qui a eu lieu jusqu’ici chez nous n’a absolument rien à voir avec le socialisme...

Les ouvriers et paysans avancent, laissant derrière eux aussi bien l’Assemblée Constituante et son régime bourgeois que la dictature du Parti communiste, de ses « Tchékas » et de son capitalisme d’Etat, qui étranglent le peuple travailleur comme la corde du bourreau.

La révolution d’aujourd’hui donne aux ouvriers la possibilité d’élire leurs soviets librement, sans avoir à craindre les pressions de quelque parti que ce soit, et aux syndicats bureaucratisés de se transformer en libres associations de travailleurs manuels et intellectuels

Notes :

[1Etaient visées ici les organisations spéciales de surveillance créées au sein de chaque institution civile ou militaire russe, auxquelles ne pouvaient appartenir que des membres du PC.

[2A savoir les unités militaires placées dans les gares et sur les routes pour empêcher l’entrée des vivres qui n’étaient pas achetées ou vendues par l’Etat.




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