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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La Révolution russe et le Parti Communiste - Décembre 1921
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La Révolution russe et le Parti Communiste [1].

(...) La Révolution d’octobre (1917) prit le mot de la 1ère Internationale  : "L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes" mais, nous l’avons déjà dit, quand le tsarisme et le régime bourgeois furent abattus, le PC se crut assez fort pour prendre en ses mains toute l’administration du pays. Il commença à éduquer les masses dans l’esprit de l’autoritarisme et le système soviétiste, dégénéra de plus en plus et se transforma en appareil bureaucratique, policier et coercitif. La terreur en est la conséquence logique et cette terreur a tué la liberté, l’initiative privée, la foi en la force créatrice de la Révolution. La prostration et haine sont les fruits de la politique gouvernementale. Il se créa cette ignoble atmosphère de l’obéissance passive dans laquelle étouffe le peuple gouvernée.

Et Lénine, ce tacticien le plus "génial du monde" ce "génial opportuniste" selon l’expression de Lounatcharsky, a beau commencer ses discours dans les congrès par l’aveu des fautes graves et multiples déjà commises par le Parti Communiste, rien ne change et nulle énumération de fautes n’effraie les chefs bolchevistes enivrés de pouvoir.

Les fautes des chefs, d’après les publicistes du Parti Communiste, s’expliquent par la "nécessité", leur politique spasmodique et en zig-zag est l’object d’articles élogieux et se transforme en acte de haute sagesse, après cela on vote des vœux de fidélité au Parti Communiste.

Et pendant ce temps l’Opposition grandit et le PC doit de temps en temps faire quelques concessions à cette opposition, même en reniant une partie de son programme. Et là où ses concessions ne font pas taire ceux qui réclament du pain et la liberté, la force des baïonnettes intervient pendant que la presse officielle déshonore les massacrés en les traitant de contre-révolutionnaires.

Précisément l’histoire de ces temps derniers illustre tragiquement nos affirmations. Nous voulons parler de l’affaire de Cronstadt. Crime le plus grand, le plus monstrueux qu’ait jamais commis une dictature quelconque de parti. Crime devant le prolétariat, devant le socialisme, devant la Révolution. Crime aggravé de mensonges répandus dans l’univers entier. L’historien futur écrira le détail de ce crime, ici nous ne pouvons en dire que quelques mots.

Au mois de février 1921, quatre usines de Petrograd se mirent en grève. L’hiver se passait dans des conditions très dures, dans le froid et la famine  ; les ouvriers demandaient plus de pain et des chaussures  : quelques-uns demandaient aussi la convocation de l’Assemblée Constituante et la liberté du commerce. Contre ces grévistes on envoya les élèves officiers, les jeunes communistes, les junkers rouges, les plus dévoués au gouvernement bolcheviste. Les marins de Cronstadt ayant appris ces événements se déclarèrent solidaires avec tous ceux qui feraient des demandes à caractère révolutionnaire et économique, mais se prononcèrent contre l’Assemblée Constituante et la liberté du commerce.

Le 1er mars les marins tinrent un meeting à Cronstadt auquel assistèrent Kalinine, président du Comité Central Pan-Russe, et Kouzméial, commissaire de la flotte de la Baltique. À ce meeting furent accepté à l’unanimité, moins deux voix, une résolution demandant la liberté de parole et de presse pour les partis révolutionnaires (soc.rév. de gauche, communistes et anarchistes), la libération de tous les détenus politiques ainsi que des ouvriers grévistes emprisonnés, la réélection des Soviets à bulletins secrets, la liberté de la campagne électorale et la liberté pour les paysans de disposer de la terre et de ses produits sans avoir recours au travail salarié.

Le gouvernement a répondu à cette résolution par l’évacuation des vivres et des munitions de Cronstadt. Les marins s’y opposèrent, fermèrent les portes de la ville et s’emparèrent de quelques commissaires agressifs. Sitôt que les autorités de Petrograd connurent la révolution des marins de Cronstadt la campagne de mensonges commença.

Dans toute la Russie, dans l’Europe et la monde entier fut lancée la nouvelle d’un nouveau complot blanc, d’un mouvement contre-révolutionnaire, malgré les rapports quotidiens du président des Soviets de Cronstadt adressés à Zinoview et annonçant que dans la forteresse tout était calme.

Taisant la vérité, Zinoview obtenait du Soviet de Pétrograd l’autorisation d’envoyer aux marins un ultimatum de se rendre sous peine, le cas contraire, d’être exterminés.

Un groupe révolutionnaire de Pétrograd, comprenant le caractère perfide de cette attitude, écrit à Zinoview une lettre signée dans laquelle il montrait le danger d’une intervention semblable et la possibilité de solutionner à l’amiable ce conflit  ; il était dit dans cette lettre  : "Les demandes des marins sont très claires et ‘n’admettent aucune équivoque  ; les marins se déclarent contre la convocation d’une Assemblée Constituante et le rétablissement de la liberté du commerce, mais, comme l’écrit leur journal, ils n’ont pu souffrir plus longtemps le despotisme du Parti Communiste et ils veulent la possibilité de discuter librement de leurs intérêts, ainsi que la remise aux Soviets de toute l’organisation de la vie sociale et économique. L’emploi contre eux de la force armée serait non seulement une faute, mais un grand crime."

Cette lettre ne donna aucun résultat pratique. Beaucoup de communistes comprirent la manœuvre scélérate de Zinoview, sa provocation à l’égard des marins de Cronstadt, mais réduits à l’esclavage par la discipline, corrompus par la morale jésuitique du Parti Communiste, ils furent obligés de se taire et contraints de prendre part au crime.

Le 7 mars, les autorités de Pétrograd firent ouvrir le feu contre Cronstadt et le 17 mars dans une attaque générale au cours de laquelle se distingua la trahison et la férocité et où des milliers de jeunes vies furent stupidement fauchées (30% des élèves officiers), Cronstadt fut pris et le "complot blanc" étouffé.

La prise de Cronstadt a été accompagnée du massacre abominable des vaincus, quoique aucun des communistes arrêtés par les émeutiers n’ait été mis à mort. Il faut ajouter qu’avant l’attaque pas mal de soldats rouges, ayant combattu la réaction sur tous les fronts, refusèrent de marcher sur Cronstadt et furent fusillés.

Le "complot" et la "victoire" ont servi le Parti Communiste et l’ont sauvé pour un temps de la décomposition intérieure.

Trotsky, qui au VIIIè congrès des Soviets, le 30 décembre 1920, avait été traité par Lénine comme un gamin, fut encore une fois le sauveur du pouvoir bolcheviste.

Quelques jours après la tuerie, Lénine disait au Xè congrès du PC  : "les marins ne voulaient pas des blancs, mais ils ne voulaient pas non plus de nous."

Lénine, Trotsky, Zinoview ont très bien compris les aspirations des marins de Cronstadt et savaient qu’elles étaient loin de mettre en péril la Révolution  ; ça ne les empêcha point de faire massacrer ces pionniers de la Révolution d’octobre (1917).

Le 17 mars 1921, le Parti Communiste a pompeusement fêté sa victoire sanglante sur les prolétaires de Cronstadt, et le 18 mars il honorait la mémoire de la Commune de Paris  ; sans vouloir comprendre pareille ironie et que le massacre du prolétariat de Cronstadt est un crime plus ignominieux que celui de la bourgeoisie française en 1871, car ce crime fut commis au nom de la République socialiste.

Désormais, aux noms sinistres de Thiers et de Gallifet peuvent être ajoutés ceux de Zinoview, Trotsky, Dibenko et Toukachevski.

Ainsi, sur l’autel de la dictature du Parti Communiste, sur l’autel du mensonge gigantesque qui, de plus en plus, enveloppe l’univers, l’on sacrifie non seulement la liberté et la vie des citoyens, non seulement le bien-être du pays, mais même l’Idéal socialiste et la destinée de la Révolution.

Bakounine a écrit jadis  : "Toute la puissance du tsar se base sur le mensonge, mensonge intérieur et extérieur  : sur un système de mensonge si colossal et si artistement établi que peut-être l’histoire n’en connait pas de pareil. [2]" Maintenant le pareil système existe et il est représenté par le parti bolcheviste russe.

Le prolétariat mondial révolutionnaire doit bien comprendre dans quelle situation se trouve la Russie révolutionnaire. Il doit ébranler et abattre les murs érigés par la dictature du "prolétariat" entre lui, grossièrement trompé par les affirmations mensongères du pouvoir bolcheviste et par les dithyrambes enthousiastes des parasites internationaux du PC et le prolétariat russe brimé et meurtri. Le prolétariat international doit entendre la voix des révolutionnaires libres qu font réellement la leur  : l’œuvre de la Révolution sociale et qui l’ont identifiée avec la dignité et la liberté humaine.

Dans la Révolution sociale mondiale, le prolétariat sera obligé de choisir une autre voie que celle sur laquelle se sont engagés les bolchevistes. La voie du bolchevisme c’est celle de la création de nouvelles classes de l’Etat capitaliste qui ne peut être considérée comme un passage graduel vers la société libre.

Le pouvoir socialiste n’est pas et ne peut pas être une étape vers le communisme anti-étatiste, car par son absolue centralisation économique et politique, par son étatisation et son bureaucratisme il déracine mécaniquement toutes les jeunes pousses de la vie nouvelle, il détruit les stimulants mêmes de la création.

C’est justement la dictature du PC qui est actuellement le plus grand frein au développement et à l’approfondissement de la Révolution. La lutte contre l’oppression politique, sociale et économique contre l’oppression d’un nombre contre un autre ou par l’Etat est en même temps la lutte pour la liquidation de l’Etat : car toute forme de pouvoir est incompatible avec l’esprit créateur révolutionnaire.

Au cours de chaque Révolution se présente inévitablement le choix à faire entre un régime autoritaire accompagné par la stagnation et la limitation et un régime de liberté avec l’horizon sans borne et le développement de toutes les initiatives.

Ce n’est pas le pouvoir, mais la construction coordonnée et réfléchie par des masses organisées elles-mêmes qui est nécessaire pour l’édification d’un nouveau régime.

Ce n’est pas l’Etat et ses institutions policières qui nous conduiront à la liquidation des bases de l’actuelle "civilisation" et vers le Communisme libre, mais bien les masses laborieuses, les prolétaires, les paysans et les intellectuels révolutionnaires unis pour la démolition et organisés pour la production et l’échange.

Et lorsque les réseaux serrés des Unions productives fédérées, existant non par ordre et dans le cadre de l’autorité centrale, mais nées de la vie elle-même, couvriront le pays, alors la Révolution sociale aura sous elle une base ferme et inébranlable et c’est seulement une telle union qui nous vaudra des hommes nouveaux en même temps qu’elle sera le fondement de la société communiste libertaire.

C’est seulement alors que seront définitivement balayés tous les restes de l’ancienne culture intellectuelle et que seront détruites dans la mentalité de l’homme ses diverses empreintes.

Le prolétariat universel doit entendre la voix anarchiste qui monte vers lui des lieux clandestins et des prisons politiques.

Il doit comprendre la grande tragédie que vivent les ouvriers et les paysans qui ont fait la Révolution sociale et qui ont été pris dans l’étau de fer de l’étatisme.

Il doit avant qu’il soit trop tard dissiper le mirage dans lequel on l’enveloppe, sinon la Russie Soviétiste, foyer possible de la Révolution sociale mondiale, deviendra de plus en plus un pays comme les autres après avoir, par les pires moyens fait échouer une Révolution.

Notes :

[1Le début de cet article est paru dans Le Libertaire n°150 du 2 décembre 1921. Il n’est pas signé. Toutefois il est indiqué en introduction : "Le camarade qui l’a écrite [cette étude] là-bas, sur place, depuis des années, il a habité longtemps en France, d’où il a été expulsé avant la fin de la guerre. Nous ne le désignerons pas autrement". Nous avons ressaisi la partie touchant à Cronstadt, ainsi que la conclusion générale.

[2NdE : (Bakounine : août 1848).

P.S. :

Source : Extrait de l’article paru dans Le Libertaire n° 153 – 23 décembre 1921




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