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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La révolution sociale est porteuse d’un changement radical de valeurs"
Emma Goldman
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(Postface à "My Disillusionment in Russia" ouvrage publié en 1923 et inédit en français. Le titre de cet extrait a été choisi par nous.)

1. Les cri­ti­ques socia­lis­tes, mais non bolche­viks, de l’échec de la Russie affir­ment que la révo­lution a échoué parce que l’indus­trie n’avait pas atteint un niveau de dével­op­pement suf­fi­sant dans ce pays. Ils se réfèrent à Marx, pour qui la révo­lution sociale était pos­si­ble uni­que­ment dans les pays dotés d’un système indus­triel hau­te­ment développé, avec les anta­go­nis­mes sociaux qui en déc­oulent. Ces cri­ti­ques en déd­uisent que la révo­lution russe ne pou­vait être une révo­lution sociale et que, his­to­ri­que­ment, elle était condamnée à passer par une étape cons­ti­tu­tion­nelle, démoc­ra­tique, com­plétée par le dével­op­pement d’une indus­trie avant que le pays ne devienne éco­no­miq­uement mûr pour un chan­ge­ment fon­da­men­tal.

Ce marxisme ortho­doxe ignore un fac­teur plus impor­tant, et peut-être même plus essentiel, pour la pos­si­bi­lité et le succès d’une révolu­tion sociale que le fac­teur indus­triel. Je veux parler de la cons­cience des masses à un moment donné. Pourquoi la révo­lution sociale n’a-t-elle pas éclaté, par exem­ple, aux États-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont cer­tai­ne­ment atteint le niveau de dévelop­pe­ment indus­triel fixé par Marx comme le stade culmi­nant. En vérité, le dével­op­pement indus­triel et les puis­san­tes contra­dic­tions socia­les ne sont en aucun cas suf­fi­sants pour donner nais­sance à une nou­velle société ou décl­encher une révo­lution sociale. La conscience sociale et la psy­cho­lo­gie néc­ess­aires aux masses man­quent dans des pays comme les États-Unis et ceux que je viens de men­tion­ner. C’est pour­quoi aucune révo­lution sociale n’a eu lieu dans ces régions.

De ce point de vue, la Russie possédait un avan­tage sur les pays plus indus­tria­lisés et « civi­lisés ». Certes elle était moins avancée sur le plan indus­triel que ses voi­sins occi­den­taux mais la cons­cience des masses russes, ins­pirée et aiguisée par la révo­lution de Février, pro­gres­sait si rapi­de­ment qu’en quel­ques mois le peuple fut prêt à accep­ter des slo­gans ultra révo­luti­onn­aires comme « Tout le pou­voir aux soviets » et « La terre aux pay­sans, les usines aux ouvriers ». Il ne faut pas sous-esti­mer la signi­fi­ca­tion de ces mots d’ordre. Ils expri­maient, dans une large mesure, la volonté ins­tinc­tive et semi-cons­ciente du peuple, la néc­essité d’une complète réor­ga­ni­sation sociale, éco­no­mique et indus­trielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Amérique, est prêt à mettre en pra­ti­que de tels slo­gans révo­luti­onn­aires ? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d’ordre sont deve­nus popu­laires ; ils ont été repris acti­ve­ment, avec enthousiasme, sous la forme de l’action directe, par la majo­rité de la popu­la­tion pay­sanne et ouvrière d’un pays de plus de 150 mil­lions d’habi­tants. Cela prouve l’« apti­tude », la pré­pa­ration du peuple russe pour la révo­lution sociale.

En ce qui concerne la « maturité » éco­no­mique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est sur­tout un pays agraire. Le rai­son­ne­ment impla­ca­ble de Marx prés­up­pose la trans­for­ma­tion de la popula­tion pay­sanne en une société indus­trielle, hau­te­ment développée, qui fera mûrir les condi­tions socia­les nécess­aires à une révolution.
Mais les évé­nements de Russie, en 1917, ont montré que la révo­lution n’attend pas ce pro­ces­sus d’indus­tria­li­sa­tion et - plus impor­tant encore - qu’on ne peut faire atten­dre la révo­lution. Les pay­sans russes ont commencé à expro­prier les pro­priét­aires ter­riens et les ouvriers se sont emparés des usines sans prendre connais­sance des théorèmes marxis­tes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logi­que, a intro­duit la révo­lution sociale en Russie, bou­le­ver­sant tous les cal­culs marxiens. La psy­cho­lo­gie du Slave a prouvé qu’elle était plus solide que toutes les théories social-démoc­rates. Cette cons­cience se fon­dait sur un désir pas­sionné de liberté, nourri par un siècle d’agi­ta­tion révo­luti­onn­aire parmi toutes les clas­ses de la société. Heureusement, le peuple russe est resté assez sain sur le plan poli­ti­que : il n’a pas été infecté par la cor­rup­tion et la confu­sion créées dans le prolé­tariat d’autres pays par l’idéo­logie des libertés « démoc­ra­tiques » et du « gou­ver­ne­ment au ser­vice du peuple ». Les Russes sont demeurés, sur ce plan, un peuple simple et natu­rel, qui ignore les sub­ti­lités de la poli­ti­que, des com­bi­nes par­le­men­tai­res et les argu­ties juridiques. D’un autre côté, son sens pri­mi­tif de la jus­tice et du bien était robuste, éner­gique, il n’a jamais été conta­miné par les finas­se­ries des­truc­tri­ces de la pseudo-civi­li­sa­tion. Le peuple russe savait ce qu’il vou­lait et n’a pas attendu que des « cir­cons­tan­ces his­to­ri­ques inévita­bles » le lui appor­tent sur un pla­teau : il a eu recours à l’action directe. Pour lui, la révolution était une réalité, pas une simple théorie digne de dis­cus­sion.

C’est ainsi que la révo­lution sociale a éclaté en Russie, en dépit de l’arrié­ration indus­trielle du pays. Mais faire la révo­lution n’était pas suf­fi­sant. Il fal­lait aussi qu’elle pro­gresse et s’élarg­isse, qu’elle abou­tisse à une recons­truction éco­no­mique et sociale. Cette phase de la révo­lution impli­quait que les ini­tia­ti­ves person­nel­les et les efforts col­lec­tifs puis­sent s’exer­cer libre­ment. Le dével­op­pement et le succès de la révo­lution dép­endaient du dé-ploie­ment le plus large du génie créatif du peuple, de la col­la­bo­ra­tion entre les intel­lectuels et le prolé­tariat manuel. L’intérêt commun est le leit­mo­tiv de tous les efforts révolution­nai­res, sur­tout d’un point de vue cons­tructif.

Cet objec­tif commun et cette soli­da­rité mutuelle ont entraîné la Russie dans une vague puis­sante, au cours des pre­miers jours de la révo­lution russe, en octo­bre-novem­bre 1917. Ces forces enthou­sias­tes auraient pu dép­lacer des mon­ta­gnes si le souci exclu­sif de réa­liser le bien-être du peuple les avait intel­li­gem­ment guidées. Il exis­tait un moyen effi­cace pour cela : les orga­ni­sa­tions des tra­vailleurs et les coopé­ra­tives qui cou­vraient la Russie d’un réseau liant et unis­sant les villes aux campagnes ; les soviets qui se mul­ti­pliaient pour ré-pondre aux besoins du peuple russe ; et finalement, l’intel­li­gent­sia, dont les tra­di­tions, depuis un siècle, avaient servi de façon héroïque la cause de l’éman­ci­pation de la Russie.

Mais une telle évo­lution n’était abso­lu­ment pas au pro­gramme des bol­che­viks. Pendant les pre­miers mois qui ont suivi Octobre, ils ont toléré l’expres­sion des forces popu­lai­res, ils ont laissé le peuple dével­opper la révo­lution au sein d’orga­ni­sa­tions aux pou­voirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suf­fi­sam­ment ins­tallé au gouver­ne­ment, il a com­mencé à limi­ter l’étendue des acti­vités du peuple. Tous les actes des bolche­viks qui ont suivi - leur poli­ti­que, leurs chan­ge­ments de ligne, leurs com­pro­mis et leurs reculs, leurs mét­hodes de répr­ession et de persé­cution, leur ter­reur et la liqui­da­tion de tous les autres grou­pes poli­ti­ques -, tout cela ne représ­entait que des moyens au ser­vice d’une fin : la concen­tra­tion du pou­voir de l’État entre les mains du Parti. En fait, les bolche­viks eux-mêmes, en Russie, n’en ont pas fait mystère. Le Parti com­mu­niste, affir­maient-ils, incarne l’avant-garde du prolé­tariat, et la dic­ta­ture doit rester entre ses mains.

Malheureu­se­ment pour eux, les bol­che­viks n’avaient pas tenu compte de leur hôte, la pay­san­ne­rie, que ni la raz­vyortska (la Tcheka), ni les fusillades mas­si­ves n’ont per­suadé de sou­te­nir le régime bol­che­vik. La pay­san­ne­rie est devenu le récif sur lequel tous les plans et pro­jets conçus par Lénine sont venus s’échouer. Lénine, habile acro­bate, a su opérer malgré une marge de manœuvre extrê­mement étr­oite. La Nep (Nouvelle poli­ti­que éco­no­mique) a été intro­duite juste à temps pour repous­ser le désastre qui, len­te­ment mais sûrement, allait ba-layer tout l’édi­fice com­mu­niste.

2. La Nep a sur­pris et choqué la plu­part des com­mu­nis­tes. Ils ont vu dans ce tour­nant le ren­ver­se­ment de tout ce que leur Parti avait pro­clamé - le rejet du com­mu­nisme lui-même. Pour pro­tes­ter, cer­tains des plus vieux mem­bres du Parti, des hommes qui avaient affronté le danger et les persé­cutions sous l’ancien régime, tandis que Lénine et Trotsky vivaient à l’étr­anger en toute sécurité, ces hommes donc ont quitté le Parti com­mu­niste, amers et déçus. Les diri­geants ont alors décidé une sorte de lock-out. Ils ont ordonné que le Parti soit purgé de tous ses éléments « dou­teux ». Quiconque était soupçonné d’avoir une atti­tude indép­end­ante et tous ceux qui n’acceptèrent pas la nou­velle poli­ti­que éco­no­mique comme l’ultime vérité de la sa-gesse révo­luti­onn­aire furent exclus. Parmi eux se trou­vaient des com­mu­nis­tes qui, pen­dant des années, avaient loya­le­ment servi la cause. Certains d’entre eux, blessés au vif par cette procé­dure bru­tale et injuste, et bou­le­versés par l’effon­dre­ment de ce qu’ils vénéraient, ont même eu recours au sui­cide. Mais il fal­lait que le nouvel Éva­ng­ile de Lénine puisse se dif­fu­ser en dou­ceur, cet Éva­ng­ile qui dés­ormais prêche - au milieu des ruines pro­vo­quées par quatre années de révo­lution - l’intan­gi­bi­lité de la pro­priété privée ainsi que l’impi­toya­ble liberté de la concur­rence.

Cependant, l’indi­gna­tion com­mu­niste contre la Nep n’expri­mait que la confu­sion men­tale des oppo­sants à Lénine. Comment expli­quer autre­ment que des mili­tants, qui ont tou­jours approuvé les mul­ti­ples cas­ca­des et acro­ba­ties poli­ti­ques de leur chef, s’indi­gnent sou­dain devant son der­nier saut pér­illeux qui cons­ti­tue leur abou­tis­se­ment logi­que ? Les com­mu­nis­tes dévots ont un grave pro­blème : ils s’accro­chent au dogme de l’Immaculée Conception de l’État socia­liste, État censé sauver le monde grâce à la révo­lution. Mais la plu­part des diri­geants com­mu­nis­tes n’ont jamais par­tagé de telles illu­sions. Lénine encore moins que les autres. Dès mon pre­mier entre­tien avec lui, j’ai com­pris que j’avais affaire à un poli­ti­cien retors : il savait exac­te­ment ce qu’il vou­lait et sem­blait décidé à ne s’embar­ras­ser d’aucun scru­pule pour arri­ver à ses fins. Après l’avoir entendu parler en diver­ses occa­sions et avoir lu ses ouvra­ges, je crois que Lénine ne s’intér­essait guère à la révo­lution et que le com­mu­nisme n’était pour lui qu’un objec­tif très loin­tain. Par contre, l’État poli­ti­que centra­lisé était la divi­nité de Lénine, au ser­vice de laquelle il fal­lait tout sacri­fier. Quelqu’un a déclaré un jour que Lénine était prêt à sacri­fier la révo­lution pour sauver la Russie. Sa politique, cepen­dant, a prouvé qu’il était prêt à sacri­fier à la fois la révo­lution et le pays, ou en tout cas une partie de ce der­nier, afin d’appli­quer son projet poli­ti­que dans ce qui res­tait de la Russie.

Lénine était cer­tai­ne­ment le poli­ti­cien le plus souple de l’Histoire. Il pou­vait être à la fois un super-révo­luti­onn­aire, un homme de com­pro­mis et un conser­va­teur. Lorsque, comme une puis­sante vague, le cri de « Tout le pou­voir aux soviets » se rép­andit dans toute la Russie, Lénine suivit le cou­rant. Lorsque les pay­sans s’emparèrent des terres et les ouvriers des usines, non seu­le­ment Lénine approuva ces mét­hodes d’action directe mais il alla plus loin. Il avança le fameux slogan : « Expropriez les expro­pria­teurs » , slogan qui sema la confu­sion dans les esprits et causa des dom­ma­ges irré­pa­rables à l’idéal révo­luti­onn­aire. Jamais avant lui, un révo­luti­onn­aire n’avait inter­prété l’expro­pria­tion sociale comme un simple trans­fert de riches­ses d’un groupe d’indi­vi­dus à un autre. Cependant, c’est exac­te­ment ce que signi­fiait le slogan de Lénine. Les raids aveu­gles et irres­pon­sa­bles, l’accu­mu­la­tion des riches­ses de l’ancienne bour­geoi­sie entre les mains de la nou­velle bureau­cra­tie sovié­tique, les chi­ca­ne­ries per­ma­nen­tes contre ceux dont le seul crime était leur ancien statut social, tout cela fut le rés­ultat de l’ « expro­pria­tion des expro­pria­teurs (1) ». Toute l’his­toire de la Révolution qui s’ensui­vit offre un kaléi­dos­cope des com­pro­mis de Lénine et de la tra­hi­son de ses pro­pres slo­gans.

Les actes et les mét­hodes des bol­che­viks depuis la révo­lution d’Octobre peu­vent sembler contre­dire la Nep. Mais en réalité ils font partie des anneaux de la chaîne qui allait forger le gou­ver­ne­ment tout-puis­sant cen­tra­lisé et dont le capi­ta­lisme d’État était l’expres­sion éco­no­mique. Lénine avait une vision très claire et une volonté de fer. Il savait com­ment faire croire à ses cama­ra­des, à l’intérieur de la Russie mais aussi à l’extérieur, que son projet abou­ti­rait au véri­table socia­lisme et que ses mét­hodes étaient révo­luti­onn­aires. Lénine mépri­sait tel­le­ment ses par­ti­sans qu’il n’a jamais hésité à leur jeter ses quatre vérités au visage. « Seuls des imbé­ciles peu­vent croire qu’il est pos­si­ble d’ins­tau­rer le com­mu­nisme maintenant en Russie », rép­ondit-il aux bol­che­viks qui s’oppo­saient à la Nep. De fait, Lénine avait raison. Il n’a jamais essayé de cons­truire un véri­table com­mu­nisme en Russie, à moins de considérer que trente-trois niveaux de salai­res, un système différencié de rations ali­men­tai­res, des pri­vilèges assurés pour quel­ques-uns et l’indiffér­ence pour la grande masse soient du com­mu­nisme.

Au début de la révo­lution, il fut rela­tive-ment facile au Parti de s’empa­rer du pou­voir. Tous les éléments révo­luti­onn­aires, enthousiasmés par les pro­mes­ses ultraré­vo­luti­onnaires des bol­che­viks, les ont aidés à pren­dre le pou­voir. Une fois en pos­ses­sion de l’État, les com­mu­nis­tes ont entamé leur pro­ces­sus d’éli­mi­nation. Tous les partis et les grou­pes poli­ti­ques qui ont refusé de se sou­met­tre à leur nou­velle dic­ta­ture ont dû partir. D’abord cela concerna les anar­chis­tes et les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires de gauche, puis les mencheviks et les autres oppo­sants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opi­nion person­nelle. Toutes les orga­ni­sa­tions indépendantes ont connu le même sort. Soit elles ont été subor­données aux besoins du nouvel État, soit elles ont été détr­uites, comme ce fut le cas des soviets, des syn­di­cats et des coopé­ra­tives - les trois grands piliers des espoirs révolution­nai­res. Les soviets sont appa­rus pour la pre­mière fois au cours de la révo­lution de 1905. Ils jouèrent un rôle impor­tant durant cette pér­iode brève mais signi­fi­ca­tive. Même si la révo­lution fut écrasée, l’idée des soviets resta enra­cinée dans l’esprit et le cœur des masses russes. Dès l’aube qui illu­mina la Russie en février 1917, les soviets réap­pa­rurent et fleu­ri­rent très rapidement. Pour le peuple, les soviets ne por­taient abso­lu­ment pas atteinte à l’esprit de la révo­lution. Au contraire, la révo­lution allait trou­ver son expres­sion pra­ti­que la plus élevée, la plus libre dans les soviets. C’est pour­quoi les soviets se rép­an­dirent aussi spon­tanément et aussi rapi­de­ment dans toute la Russie. Les bol­che­viks com­pri­rent où allaient les sym­pa­thies du peuple et se joi­gni­rent au mou­ve­ment. Mais lorsqu’ils contrôlèrent le gou­ver­ne­ment, les com­mu­nis­tes se ren­di­rent compte que les soviets menaçaient la supré­matie de l’État.

En même temps, ils ne pou­vaient pas les détr­uire arbi­trai­re­ment sans miner leur propre pres­tige à la fois dans le pays et à l’étr­anger, puisqu’ils appa­rais­saient comme les promoteurs du système sovié­tique. Ils com­mencèrent donc à priver gra­duel­le­ment les soviets de leurs pou­voirs pour fina­le­ment les subor­don­ner à leurs pro­pres besoins.

Les syn­di­cats russes furent beau­coup plus faci­les à émas­culer. Sur le plan numé­rique et du point de vue de leur fibre révo­luti­onn­aire, ils étaient encore dans leur prime enfance. En déc­larant que l’adhésion aux syn­di­cats était obli­ga­toire, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les russes acqui­rent une cer­taine force numé­rique, mais leur esprit resta celui d’un tout petit enfant. L’État com­mu­niste devint alors la nounou des syn­di­cats. En retour, ces orga­ni­sa­tions servirent de lar­bins à l’État. « L’école du communisme », comme le déc­lara Lénine au cours de la fameuse contro­verse sur le rôle des syndicats. Il avait tout à fait raison. Mais une école vieillotte où l’esprit de l’enfant est enchaîné et écrasé par ses pro­fes­seurs. Dans aucun pays du monde, les syn­di­cats ne sont autant soumis à la volonté et aux dik­tats de l’État que dans la Russie bol­che­vik.

Le sort des coopé­ra­tives est bien trop connu pour que je m’étende à leur sujet. Elles cons­ti­tuaient le lien le plus essen­tiel entre les villes et les cam­pa­gnes. Elles appor­taient à la révo­lution un moyen popu­laire et effi­cace d’éch­ange et de dis­tri­bu­tion, ainsi qu’une aide d’une valeur incal­cu­la­ble pour recons­truire la Russie. Les bol­che­viks les ont trans­formées en roua­ges de la machine gou­ver­ne­men­tale et elles ont donc perdu à la fois leur uti­lité et leur effi­ca­cité.

3. Il est dés­ormais clair pour­quoi la révolution russe, dirigée par le Parti com­mu­niste, a échoué. Le pou­voir poli­ti­que du Parti, orga­nisé et cen­tra­lisé dans l’État, a cher­ché à se main-tenir par tous les moyens à sa dis­po­si­tion. Les auto­rités cen­tra­les ont essayé de cana­li­ser de force les acti­vités du peuple dans des formes cor­res­pon­dant aux objec­tifs du Parti.
Le seul but des bol­che­viks était de ren­for­cer l’État et de contrôler toutes les acti­vités économi­ques, poli­ti­ques, socia­les, et même culturelles. La révo­lution avait un but tota­le­ment différent puis­que, par nature, elle incar­nait la négation même de l’auto­rité et de la cen­tralisation. La révo­lution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expres­sion du prolé­tariat et mul­ti­plier les pos­si­bi­lités d’ini­tia­ti­ves indi­vi­duel­les et collec­ti­ves. Les buts et les ten­dan­ces de la révolution étaient diamét­ra­lement opposés à ceux du parti poli­ti­que domi­nant. Les mét­hodes de la révo­lution et de l’État sont elles aussi diamét­ra­lement opposées. Les mét­hodes de la révo­lution sont ins­pirées par l’esprit de la révo­lution lui-même : l’éman­ci­pation de toutes les forces oppres­si­ves et limi­ta­tri­ces, c’est-à-dire les prin­ci­pes liber­tai­res. Les mét­hodes de l’État, au contraire - de l’État bol­che­vik ou de n’importe quel gou­ver­ne­ment - sont fondées sur la coer­ci­tion, qui pro­gres­si­ve­ment se trans­forme néc­ess­ai­rement en une vio­lence, une oppres­sion et une ter­reur systé­ma­tiques. Telles étaient les deux ten­dan­ces en prés­ence : l’État bol­che­vik et la révo­lution. Il s’agis­sait d’une lutte à mort. Ayant des objec­tifs et des mét­hodes contra­dic­toi­res, ces deux ten­dan­ces ne pou­vaient pas tra­vailler dans le même sens ; le triom­phe de l’État signi­fiait la déf­aite de la révo­lution.

Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uni­que­ment à cause de la person­na­lité des bol­che­viks. Fondamentalement, la révo­lution a échoué à cause de l’influence des prin­ci­pes et des mét­hodes du bol­che­visme. L’esprit et les prin­ci­pes auto­ri­tai­res de l’État ont étouffé les aspi­ra­tions liber­tai­res et libératrices. Si un autre parti poli­ti­que avait gouverné la Russie, le rés­ultat aurait, pour l’essen­tiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bol­che­viks qui ont tué la révo­lution russe que leur idéologie. Il s’agis­sait d’une forme modi­fiée de marxisme, d’un état­isme fana­ti­que. Seule une telle expli­ca­tion des forces sous-jacen­tes qui ont écrasé la révo­lution peut écl­airer cet évé­nement qui a ébranlé le monde. La révo­lution russe reflète, à une petite éch­elle, la lutte séculaire entre le prin­cipe liber­taire et le prin­cipe auto­ri­taire. En effet, qu’est-ce que le pro­grès sinon l’accep­ta­tion plus géné­rale des prin­ci­pes de la liberté contre ceux de la coer­ci­tion ? La révo­lution russe représ­entait un mou­ve­ment liber­taire qui fut battu par l’État bol­che­vik, par la vic­toire tem­po­raire de l’idée réacti­onn­aire, de l’idée état­iste.
Cette vic­toire est due à plu­sieurs causes. J’ai abordé la plu­part d’entre elles dans les cha­pi­tres pré­cédents de ce livre. Mais la cause prin­ci­pale n’était pas l’arrié­ration indus­trielle de la Russie, comme l’ont écrit de nom­breux auteurs. Cette cause était d’ordre cultu­rel et, si elle pro­cu­rait au peuple russe cer­tains avantages sur leurs voi­sins plus sophis­ti­qués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était « cultu­rel­le­ment arriérée » dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption poli­ti­que et par­le­men­taire. D’un autre côté, elle man­quait d’expéri­ence face aux jeux poli­ti­ciens et elle crut naï­vement au pou­voir mira­cu­leux du parti qui par­lait le plus fort et bran­dis­sait le plus de pro­mes­ses. Cette foi dans le pou­voir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti com­mu­niste, avant même que les gran­des masses réa­lisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.

Le prin­cipe liber­taire était puis­sant dans les pre­miers jours de la révo­lution, le besoin de la liberté d’expres­sion s’avérait irrépr­es­sible. Mais lors­que la pre­mière vague d’enthou­siasme recula pour lais­ser la place aux dif­fi­cultés pro­saïques de la vie quo­ti­dienne, il fal­lait de soli­des convic­tions pour main­te­nir en vie la flamme de la liberté. Seule une poi­gnée d’hommes et de femmes, sur le vaste ter­ri­toire de la Russie, ont main­tenu cette flamme allumée : les anar­chis­tes, dont le nombre était ré-duit et dont les efforts, féro­cement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une cer­taine mesure anar­chiste par ins­tinct, ne connais­sait pas assez les véri­tables prin­ci­pes et mét­hodes anar­chis­tes pour les mettre en œuvre effi­cace-ment.

La plu­part des anar­chis­tes russes eux-mêmes se trou­vaient mal­heu­reu­se­ment englués dans de tout petits grou­pes et des com­bats indivi­duels, plutôt que dans un grand mouve-ment social et col­lec­tif. Un his­to­rien impar­tial admet­tra cer­tai­ne­ment un jour que les anarchis­tes ont joué un rôle très impor­tant dans la révo­lution russe - un rôle beau­coup plus signi­fi­ca­tif et fécond que leur nombre rela­tive-ment limité pou­vait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obli­gent à reconnaître que leur tra­vail aurait été d’une valeur pra­ti­que infi­ni­ment plus grande s’ils avaient été mieux orga­nisés et équipés pour guider les énergies bouillon­nan­tes du peuple afin de ré-orga­ni­ser la vie sociale selon des fon­de­ments liber­tai­res.
Mais l’échec des anar­chis­tes pen­dant la révolu­tion russe, dans le sens que je viens d’indi­quer, ne signi­fie abso­lu­ment pas la défaite de l’idée liber­taire. Au contraire, la révolu­tion russe a clai­re­ment prouvé que l’état­isme, le socia­lisme d’État, dans toutes ses mani­fes­ta­tions (éco­no­miques, poli­ti­ques, sociales et édu­ca­tives), est entiè­rement et définitive­ment voué à l’échec. Jamais dans l’his­toire, l’auto­rité, le gou­ver­ne­ment, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait sta­ti­ques, réacti­onn­aires et même contre-révo­luti­onn­aires. Ils incar­nent l’anti­thèse même de la révo­lution.

Comme en tém­oigne la longue his­toire du pro­grès, seuls l’esprit et la mét­hode liber­tai­res peu­vent faire avan­cer l’homme dans sa lutte étern­elle pour une vie meilleure, plus agré­able et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révo­lutions, cette ten­dance est aussi puis­sante que dans le processus de l’évo­lution ordi­naire. La mét­hode auto­ri­taire a échoué au cours de toute l’his­toire de l’huma­nité et main­te­nant elle a échoué une nou­velle fois pen­dant la révo­lution russe. Jus-qu’ici l’intel­li­gence humaine n’a pas déc­ouvert d’autre prin­cipe que le prin­cipe liber­taire, car l’homme a com­pris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille.

Malgré ce que prét­endent toutes les théories et tous les partis poli­ti­ques, aucune révo­lution ne peut véri­tab­lement et dura­ble­ment réussir si elle ne s’oppose pas farou­che­ment à la tyran­nie et à la cen­tra­li­sa­tion, et si elle ne lutte pas avec dét­er­mi­nation pour passer au crible toutes les valeurs éco­no­miques, socia­les et cultu­rel­les. Il ne s’agit pas de sub­sti­tuer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gou­ver­ne­ment, ni de camou­fler un régime auto­cra­ti­que sous des slo­gans prolé­tariens, ni de mas­quer la dic­ta­ture d’une nou­velle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quel­conques dans les cou­lis­ses du théâtre poli­ti­que, non il s’agit de sup­pri­mer com­plè­tement tous les prin­ci­pes auto­ri­tai­res pour servir la révo­lution.

Dans le domaine éco­no­mique, cette trans-for­ma­tion doit être effec­tuée par les masses ouvrières : elles ont le choix entre un industria­lisme état­iste et l’anar­cho-syn­di­ca­lisme. Dans le pre­mier cas, le dével­op­pement construc­tif de la nou­velle struc­ture sociale sera aussi menacé que par l’État poli­ti­que. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nou­vel­les formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syn­di­ca­lisme seul ne suffit pas, comme ses par­ti­sans le sa-vent bien. Ce n’est que lors­que l’esprit libertaire imprèg­nera les orga­ni­sa­tions éco­no­miques des tra­vailleurs que les mul­ti­ples énergies cré­at­rices du peuple pour­ront se mani­fes­ter libre­ment, et que la révo­lution pourra être préservée et déf­endue.
Seule la liberté d’ini­tia­tive et la par­ti­ci­pa­tion popu­laire aux affai­res de la révo­lution pour­ront empêcher les ter­ri­bles fautes com­mi­ses en Russie. Par exem­ple, étant donné que des puits de pét­role se dres­saient à une cen­taine de kilomètres seu­le­ment de Petro­grad, cette ville n’aurait pas souf­fert du froid si les orga­ni­sa­tions éco­no­miques des tra­vailleurs de Petrograd avaient pu exer­cer leur ini­tia­tive en faveur du bien commun. Les pay­sans de l’Ukraine n’auraient pas eu du mal à culti­ver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agri­cole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres cen­tres indus­triels qui atten­daient les ordres de Moscou pour les dis­tri­buer. Ces quel­ques exem­ples de l’état­isme et de la cen­tra­li­sa­tion bol­che­viks devraient aler­ter les tra­vailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets des­truc­teurs de l’état­isme.

Seul le pou­voir indus­triel des masses, qui s’exprime à tra­vers leurs asso­cia­tions liber­taires, à tra­vers l’anar­cho-syn­di­ca­lisme, peut orga­ni­ser effi­ca­ce­ment la vie éco­no­mique et pour­sui­vre la pro­duc­tion. D’un autre côté, les coopé­ra­tives, tra­vaillant en har­mo­nie avec les orga­ni­sa­tions ouvrières, ser­vent de moyens de dis­tri­bu­tion et d’éch­ange entre les villes et les cam­pa­gnes, et en même temps cons­ti­tuent un lien fra­ter­nel entre les masses ouvrières et pay­san­nes. Un lien créateur d’entraide et de ser­vi­ces mutuels se forme ainsi et ce lien est le rem­part le plus solide de la révo­lution - bien plus effi­cace que le tra­vail forcé, l’Armée rouge ou la ter­reur. C’est seu­le­ment de cette façon que la révo­lution peut agir comme un levier qui accé­lère l’avè­nement de nou­vel­les formes de vie sociale et incite les masses à réa­liser de plus gran­des choses.

Mais les orga­ni­sa­tions ouvrières liber­tai­res et les coopé­ra­tives ne sont pas les seuls moyens d’inte­rac­tion entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces cultu­rel­les qui, bien qu’elles soient étr­oi­tement liées aux acti­vités éco­no­miques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État com­mu­niste est devenu l’unique arbi­tre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une sta­gna­tion cultu­relle com­plète, et la para­ly­sie de tous les efforts créat­ifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces cultu­rel­les, tout en res­tant enra­cinées dans l’éco­nomie, doi­vent béné­ficier d’un champ d’acti­vité indépen­dant et d’une liberté d’expres­sion totale.

Ce n’est pas leur adhésion au parti poli­ti­que domi­nant mais leur dévotion à la révo­lution, leur savoir, leur talent et sur­tout leurs impulsions cré­at­rices qui per­met­tront de dét­er­miner leur apti­tude au tra­vail cultu­rel. En Russie, cela a été rendu impos­si­ble, pres­que dès le début de la révo­lution d’Octobre, parce que l’on a vio­lem­ment séparé les masses et l’intel­li­gent­sia. Il est vrai que le cou­pa­ble au départ fut l’intel­li­gent­sia, sur­tout l’intel­li­gent­sia tech­ni­que, qui, en Russie, s’est accro­chée avec ténacité aux bas­ques de la bour­geoi­sie - comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de com­pren­dre le sens des évé­nements révo­luti­onn­aires, elle s’est efforcée d’endi­guer la vague révo­luti­onn­aire en pra­ti­quant le sabo­tage. Mais en Russie, il exis­tait une autre frac­tion de l’intel­li­gent­sia - qui avait un passé révo­luti­onn­aire glo­rieux depuis un siècle. Cette frac­tion avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans rés­erves la nou­velle dic­ta­ture. L’erreur fatale des bol­che­viks fut de ne faire aucune dis­tinc­tion entre les deux caté­gories.

Ils com­bat­ti­rent le sabo­tage en ins­tau­rant une ter­reur aveu­gle et systé­ma­tique contre toute la classe de l’intel­li­gent­sia et ils lancèrent une cam­pa­gne de haine encore plus inten­sive que la persé­cution de la bour­geoi­sie elle-même - mét­hode qui créa un abîme entre l’intel­li­gent­sia et le prolé­tariat et empêcha tout tra­vail cons­truc­tif.

Lénine fut le pre­mier à se rendre compte de cette faute cri­mi­nelle. Il sou­li­gna qu’il s’agis­sait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pou­vaient cons­truire des indus­tries et s’enga­ger dans un tra­vail cultu­rel sans l’aide et la coopé­ration de l’intel­li­gent­sia. Le prolé­tariat ne possédait ni les connais­san­ces ni la for­ma­tion pour mener à bien ces tâches et il fal­lait redon­ner à l’intel­li­gent­sia la direc­tion de la vie indus­trielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en com­met­tre imméd­ia­tement une autre. L’intel­li­gent­sia tech­ni­que fut rap­pelée à la res­cousse, mais d’une façon qui ren­força à la fois la désint­égration sociale et l’hos­ti­lité contre le régime.

Tandis que les ouvriers conti­nuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts indus­triels et les tech­ni­ciens reçurent de hauts salai­res, des pri­vilèges spéciaux et les meilleu­res rations. Ils devin­rent les chou­chous de l’État et les nou­veaux sur­veillants des masses réd­uites en escla­vage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les mus­cles comp­taient pour assu­rer le succès de la révo­lution et que seul le tra­vail manuel était pro­duc­tif, et par des cam­pa­gnes de haine qui dénonçaient tous les intel­lec­tuels comme des contre-révo­luti­onn­aires et des spé­cu­lateurs, les masses ne purent évid­emment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mép­riser et à soupç­onner.

Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où pré­do­mine cette atti­tude hos­tile du prolé­tariat contre l’intel­li­gent­sia. Partout, les poli­ti­ciens déma­gogues jouent sur l’igno­rance des masses, ils leur ensei­gnent que l’édu­cation et la culture sont des préjugés bour­geois, que les ouvriers peu­vent s’en passer et qu’ils sont capa­bles de recons­truire seuls la société. La révo­lution russe a pour­tant montré très claire-ment que le cer­veau et le muscle sont indispen­sa­bles pour régénérer la société. Le tra­vail intel­lec­tuel et le tra­vail manuel coopèrent étr­oi­tement dans le corps social, comme le cer­veau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonc­tion­ner sans l’autre.

Il est vrai que la plu­part des intel­lec­tuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais par­tout les condi­tions socia­les minent rapi­de­ment le piéd­estal de l’intel­li­gent­sia. Les intel­lec­tuels sont forcés d’admet­tre qu’eux aussi sont des prolét­aires, et qu’ils sont même encore plus dép­endants des maîtres de l’éco­nomie que les tra­vailleurs manuels.
Contrairement au prolét­aire manuel qui travaille avec sa force phy­si­que, qui peut ramasser ses outils et par­cou­rir le monde en vue d’amél­iorer sa situa­tion humi­liante, les prolétaires intel­lec­tuels sont beau­coup plus solide-ment enra­cinés dans leur envi­ron­ne­ment social spé­ci­fique et ne peu­vent pas faci­le­ment changer de métier ou de façon de vivre. C’est pour-quoi il est essen­tiel de faire com­pren­dre aux ouvriers que les intel­lec­tuels sont en train d’être rapi­de­ment prolé­tarisés - ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occi­den­tal veut pro­fi­ter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flat­te­rie déma­go­gique des masses comme à l’hos­ti­lité aveu­gle contre l’intel­li­gent­sia.

Cela ne signi­fie pas, cepen­dant, que les ouvriers doi­vent remet­tre leur sort entre les mains des intel­lec­tuels. Au contraire, les masses doi­vent com­men­cer imméd­ia­tement à se pré­parer, à s’équiper pour la grande tâche que la révo­lution exi­gera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habi­leté tech­ni­ques néc­ess­aires pour gérer et diri­ger les mécan­ismes com­plexes des struc­tu­res indus­triel­les et socia­les de leurs pays res­pec­tifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capa­cités, les ouvriers auront besoin de la coopé­ration des spéc­ial­istes et des intel­lec­tuels.
De leur côté, ces der­niers doi­vent aussi com­pren­dre que leurs véri­tables intérêts sont iden­ti­ques à ceux des masses. Une fois que les deux forces socia­les appren­dront à fusion­ner dans un tout har­mo­nieux, les aspects tra­gi­ques de la révo­lution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il « a fait des études ». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le cher­cheur, l’ensei­gnant et l’artiste créateur, tout comme le menui­sier, le machiniste, et tous les autres tra­vailleurs font intégra­le­ment partie de la force col­lec­tive qui per­met­tra à la révo­lution de cons­truire le nouvel édi­fice social.

Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hos­ti­lité, mais la cama­ra­de­rie ; pas le pelo­ton d’exé­cution, mais la sym­pa­thie - telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intel­li­gent­sia comme pour les ouvriers. Tous doi­vent appren­dre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération liber­taire. Cependant chacun doit être capable de rester indép­endant dans sa sphère par­ti­cu­lière et en har­mo­nie avec le meilleur de ce qu’il peut appor­ter à la société. Ce n’est que de cette façon que le tra­vail pro­duc­tif, et les efforts édu­cat­ifs et cultu­rels s’expri­me­ront dans des formes chaque fois plus nou­vel­les et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, uni­ver­selle, que m’a apprise la révo­lution russe.

4. J’ai essayé d’expli­quer pour­quoi les principes, les mét­hodes et les tac­ti­ques bol­che­viks ont échoué, et pour­quoi ces mêmes prin­ci­pes et mét­hodes écho­ueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus indus­tria­lisé. J’ai éga­lement montré que ce n’est pas seu­le­ment le bol­che­visme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expéri­ence de la révo­lution russe a dém­ontré la faillite de l’Étati­sme, du prin­cipe auto­ri­taire. Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais : Par nature, l’État a ten­dance à concen­trer, réd­uire et contrôler toutes les acti­vités socia­les ; au contraire, la révo­lution a voca­tion à croître, s’élargir et se dif­fu­ser en des cer­cles de plus en plus larges.

En d’autres termes, l’État est ins­ti­tu­tion­nel et sta­ti­que, tandis que la révo­lution est fluide, dyna­mi­que. Ces deux ten­dan­ces sont incom­pa­ti­bles et vouées à se détr­uire mutuel­le­ment. L’état­isme a tué la révo­lution russe et il jouera le même rôle dans les révo­lutions à venir, à moins que l’idée liber­taire ne l’emporte. Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seu­le­ment le bol­che­visme, le marxisme et l’état­isme qui sont fatals à la révo­lution ainsi qu’au pro­grès vital de l’huma­nité. La principale cause de la déf­aite de la révo­lution russe est beau­coup plus pro­fonde. Elle réside dans la concep­tion socia­liste de la révo­lution elle-même.

La concep­tion domi­nante, la plus rép­andue, de la révo­lution - par­ti­cu­liè­rement chez les socia­lis­tes - est que la révo­lution pro­vo­que un vio­lent chan­ge­ment des condi­tions socia­les au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient domi­nante et triom­phe d’une autre classe, la classe capi­ta­liste. Cette concep­tion est cen­trée sur un chan­ge­ment purement matériel, et donc impli­que sur­tout des manœuvres poli­ti­ques en cou­lisse et des rafistola­ges ins­ti­tu­tion­nels. La dic­ta­ture de la bourgeoi­sie est rem­placée par la « dic­ta­ture du prolé­tariat » - ou celle de son « avant-garde », le Parti com­mu­niste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabi­net impérial est rebap­tisé Conseil des com­mis­sai­res du peuple, Trotsky est nommé minis­tre de la Guerre et un tra­vailleur devient gou­ver­neur mili­taire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiel­le­ment, la concep­tion bol­che­vik de la révolu­tion, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quel­ques détails près, c’est aussi l’idée de la révo­lution que par­ta­gent les autres partis socia­lis­tes.

Cette concep­tion est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révo­lution est certes un pro­ces­sus vio­lent. Mais si elle n’abou­tit qu’à une nou­velle dic­ta­ture, à un simple chan­ge­ment des noms et des per­son­na­lités au pou­voir, alors elle n’a aucune uti­lité. Un rés­ultat aussi limité ne jus­ti­fie pas tous les com­bats, les sacri­fi­ces, les pertes en vies humai­nes et les attein­tes aux valeurs cultu­rel­les pro­vo­quées par toutes les révo­lutions. Si une telle révo­lution ame­nait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vau­drait pas davan­tage le ter­ri­ble prix à payer ; on peut amél­iorer la société sans avoir recours à une révo­lution san­glante. Le but de la révo­lution n’est pas de mettre en place quel­ques pal­lia­tifs ni quel­ques réf­orm­ettes.

L’expéri­ence de la révo­lution russe a puissam­ment ren­forcé ma convic­tion que la grande mis­sion de la révo­lution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un chan­ge­ment fon­da­men­tal des valeurs socia­les et humai­nes. Les valeurs humai­nes sont encore plus impor­tan­tes parce qu’elles fon­dent toutes les valeurs socia­les. Nos ins­ti­tu­tions et nos condi­tions socia­les reposent sur des idées pro­fondément ancrées. Si l’on change ces condi­tions sans tou­cher aux idées et valeurs sous-jacen­tes, il ne s’agira alors que d’une trans­for­ma­tion super­fi­cielle, qui ne peut être dura­ble ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seu­le­ment d’un change-ment de forme, pas de sub­stance, comme la Russie l’a tra­gi­que­ment montré.

C’est à la fois le grand échec et la grande tragédie de la révo­lution russe : elle a essayé (sous la direc­tion du parti poli­ti­que domi­nant) de ne chan­ger que les ins­ti­tu­tions et les conditions matéri­elles en igno­rant tota­le­ment les valeurs humai­nes et socia­les qu’impli­que une révo­lution. Pire encore, dans sa folle pas­sion pour le pou­voir, l’État com­mu­niste a même ren­forcé et développé les idées et concep­tions mêmes que la révo­lution était venu détr­uire. L’État a sou­tenu et encou­ragé les pires compor­te­ments anti­so­ciaux et systé­ma­tiq­uement étouffé l’essor des nou­vel­les valeurs révolution­nai­res. Le sens de la jus­tice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fra­ter­nité humaine - ces piliers d’une régé­nération authen­ti­que de la société - l’État com­mu­niste les a combattus au point de les ané­antir. Le sen­ti­ment ins­tinc­tif de l’équité a été bro­cardé comme une mani­fes­ta­tion de sen­ti­men­ta­lisme et de faiblesse ; la liberté et la dignité humai­nes sont deve­nues des super­sti­tions bour­geoi­ses ; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la recons­truc­tion sociale, a été condamné comme a-révo­luti­onn­aire, pres­que contre-révo­luti­onn­aire.

Cette ter­ri­ble per­ver­sion des valeurs fon­da­men­ta­les por­tait en elle-même le germe de la des­truc­tion. Si l’on y ajoute la concep­tion selon laquelle la révo­lution ne cons­ti­tuait qu’un moyen de s’empa­rer du pou-voir poli­ti­que, il était iné­vi­table que toutes les valeurs révo­luti­onn­aires fus­sent subor­données aux besoins de l’État socia­liste ; pire même, qu’elles fus­sent exploitées pour accroître la sécurité du nou­veau pou­voir gou­ver­ne­men­tal.

« La raison d’État », camou­flée sous le masque des « intérêts de la Révolution et du Peuple », est deve­nue le seul critère de l’action, et même des sen­ti­ments. La vio­lence, l’iné­vi­ta­bilité tra­gi­que de soulè­vements révo­luti­onn­aires, est deve­nue une cou­tume établie, une habi­tude, et a été vantée comme une ins­ti­tu­tion « idéale ». Zinoviev n’a-t-il pas cano­nisé Dzerjinski, le chef de la san­gui­naire Tcheka, en le prés­entant comme le « saint de la Révolution » ? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands hon­neurs à Uritsky, le fon­da­teur et le chef sadi­que de la Tcheka de Petrograd ?

Cette per­ver­sion des valeurs éthiques s’est rapi­de­ment cris­tal­lisée dans le slogan omniprésent du Parti com­mu­niste : LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subor­donnèrent toute mora­lité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révo­lution russe. Ce préc­epte n’a fait qu’encou­ra­ger le men­songe, la trom­pe­rie, l’hypo­cri­sie, la tra­hi­son et le meur­tre, public et secret.

Ceux qui s’intér­essent à la psy­cho­lo­gie sociale devraient se deman­der pour­quoi deux mou­ve­ments, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différ­entes que le jés­uit­isme et le bol­che­visme, ont abouti exac­te­ment aux mêmes rés­ultats en appli­quant ce prin­cipe. Le parallèle his­to­ri­que, passé pres­que ina­perçu jusqu’ici, contient une leçon fon­da­men­tale pour toutes les révo­lutions futu­res et pour l’avenir de l’huma­nité.

Rien n’est plus faux que de croire que les objec­tifs et les buts sont une chose, les mét­hodes et les tac­ti­ques une autre. Cette concep­tion menace gra­ve­ment la régé­nération sociale. Toute l’expéri­ence de l’huma­nité nous ensei­gne que les mét­hodes et les moyens ne peu­vent être séparés du but ultime. Les moyens employés devien­nent, à tra­vers les habi­tu­des indi­vi­duel­les et les pra­ti­ques socia­les, partie intégr­ante de l’objec­tif final ; ils l’influen­cent, le modi­fient, puis les fins et les moyens finis­sent par deve­nir iden­ti­ques. Dès le pre­mier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clai­re­ment et cons­ciem­ment. Les grands objec­tifs qui ins­pi­raient la Révolution ont été tel­le­ment obs­cur­cis par les mét­hodes uti­lisées par le pou­voir poli­ti­que domi­nant qu’il est devenu dif­fi­cile de dis­tin­guer entre les moyens tem­po­rai­res et l’objec­tif final. Sur le plan psy­cho­lo­gi­que et social, les moyens influen­cent néc­ess­ai­rement les objec­tifs et les modi­fient. Toute l’his­toire de l’huma­nité prouve que, dès que l’on se prive des mét­hodes ins­pirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démo­ra­li­sation la plus aiguë. Telle est la véri­table tragédie de la phi­lo­so­phie bol­che­vik appli­quée à la révo­lution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.
Aucune révo­lution ne devien­dra jamais un fac­teur de libé­ration si les MOYENS uti­lisés pour l’appro­fon­dir ne sont pas en har­mo­nie, dans leur esprit et leur ten­dance, avec les OBJECTIFS à accom­plir. La révo­lution représ­ente la négation de l’exis­tant, une pro­tes­ta­tion vio­lente contre l’inhu­ma­nité de l’homme envers l’homme et les mil­liers d’escla­va­ges qu’elle impli­que. La révo­lution détruit les valeurs domi­nan­tes sur les­quel­les a été cons­truit un système com­plexe d’injus­tice et d’oppres­sion, repo­sant sur l’igno­rance et la bru­ta­lité. La révo­lution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle déb­ouche sur la trans­for­ma­tion des rela­tions fon­da­men­ta­les entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révo­lution ne se contente pas de soi­gner quel­ques maux, de poser quel­ques emplâtres, de chan­ger les formes et les ins­ti­tu­tions, de redis­tri­buer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représ­ente plus, beau­coup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR D’UN CHANGEMENT RADICAL, PORTEUR DE VALEURS NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTH­IQUE qui ins­pire l’homme en lui inculquant une nou­velle concep­tion de la vie et des rela­tions socia­les. La révo­lution décl­enche une régé­nération men­tale et spi­ri­tuelle.
Son pre­mier préc­epte éthique est l’iden­tité entre les moyens uti­lisés et les objec­tifs recher­chés. Le but ultime de tout chan­ge­ment social révo­luti­onn­aire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objec­tif essen­tiel de la révo­lution, alors les chan­ge­ments sociaux vio­lents n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion. Car des bou­le­ver­se­ments sociaux exter­nes peu­vent être, et ont été, accom­plis dans le cadre du pro­ces­sus normal de l’évo­lution.

La révo­lution, au contraire, ne signi­fie pas seu­le­ment un chan­ge­ment externe, mais un chan­ge­ment interne, fon­da­men­tal, essen­tiel. Ce chan­ge­ment interne des concep­tions et des idées, se dif­fuse dans des cou­ches socia­les de plus en plus larges, pour fina­le­ment culmi­ner dans un soulè­vement vio­lent qu’on appelle une révo­lution. Un tel apogée peut-elle inver­ser le chan­ge­ment radi­cal de valeurs, se retour­ner contre lui, le trahir ? C’est ce qui s’est pro­duit en Russie. La révo­lution doit accé­lérer et appro­fon­dir le pro­ces­sus dont elle est l’expres­sion cumu­la­tive ; sa prin­ci­pale mis­sion est de l’ins­pi­rer, de l’empor­ter vers de plus gran­des hau­teurs, de lui donner le maxi­mum d’espace pour sa libre expres­sion. Ce n’est que de cette façon que la révo­lution est fidèle à elle-même.

En pra­ti­que, cela signi­fie que la prét­endue « étape tran­si­toire » doit intro­duire de nou­vel­les condi­tions socia­les. Elle représ­ente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nou­velle MAISON DE L’HOMME ET DE L’HUMANITÉ. Elle doit être animée par l’esprit de la nou­velle vie, en har­mo­nie avec la cons­truc­tion du nouvel édi­fice. Aujourd’hui engen­dre demain. Le présent pro­jette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’indi­vidu ou de la société. La révo­lution qui se déb­arr­asse de ses valeurs éthiques pose les pré­mices de l’injus­tice, de la trom­pe­rie et de l’oppres­sion dans la société à venir.

Les moyens uti­lisés pour pré­parer l’avenir devien­nent sa pierre angu­laire. Il suffit d’obser­ver la tra­gi­que condi­tion actuelle de la Russie. Les mét­hodes de la cen­tra­li­sa­tion éta­tique ont para­lysé l’ini­tia­tive et l’effort indi­vi­duels ; la tyran­nie de la dic­ta­ture a effrayé le peuple, l’a plongé dans une sou­mis­sion ser­vile et a tota­le­ment éteint la flamme de la liberté ; la ter­reur orga­nisée a cor­rompu et bru­ta­lisé les masses, éto­uffant toutes les aspi­ra­tions idéal­istes ; le meur­tre ins­ti­tu­tion­na­lisé a déprécié le prix de la vie humaine ; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées ; la coer­ci­tion a rendu chaque effort plus dur, trans­for­mant le tra­vail en une puni­tion ; la vie sociale se réduit dés­ormais à une suc­ces­sion de trom­pe­ries mutuel­les, les ins­tincts les plus bas et les plus bru­taux de l’homme se sont à nou­veau réveillés. Triste héri­tage pour com­men­cer une nou­velle vie fondée sur la liberté et la fra­ter­nité.

On ne sou­li­gnera jamais assez que la révo­lution ne sert à rien si elle n’est pas ins­pirée par son idéal ultime. Les mét­hodes révo­luti­onn­aires doi­vent être en har­mo­nie avec les objec­tifs révo­luti­onn­aires. Les moyens uti­lisés pour appro­fon­dir la révo­lution doi­vent cor­res­pon­dre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révo­lution infu­sera dans la nou­velle société doi­vent être disséminées par les acti­vités révo­luti­onn­aires de la « pér­iode de tran­si­tion ». Cette der­nière peut faci­li­ter le pas­sage à une vie meilleure mais seu­le­ment à condi­tion qu’elle soit cons­truite avec les mêmes matériaux que la nou­velle vie que l’on veut cons­truire. La révo­lution est le miroir des jours qui sui­vent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain. .

(1) Cette phrase de Lénine fait allu­sion à un pas­sage célèbre du Livre I du Capital où Karl Marx décrit la concur­rence acharnée que se livrent entre eux les capi­ta­lis­tes. Lénine a repris cette expres­sion à son compte dans un tout autre contexte his­to­ri­que, celui de l’expro­pria­tion des capi­ta­lis­tes par les ouvriers - en fait par l’État bol­che­vik (N.d.T.).


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