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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

Les anarchistes et le pouvoir bolchevik - Hugo Treni
Il Risveglio comunista-anarchico n°573 - 1er octobre 1921
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Né à Milan le 8 mai 1898, mort le 10 mars 1964. Ouvrier spécialisé ; publiciste ; bibliothécaire. Anarchiste individualiste puis anarcho-communiste. Maitron

"Un camarade de retour de Russie nous envoie cette lettre, douloureuse confirmation d’autres informations et de nos prévisions."

C’est un devoir que je remplis. Un devoir plus qu’une engagement pris devant nos camarades qui souffrent en Russie, sous la tyrannie de la célèbre dictature du prolétariat, mais chez qui tout espoir et toute volonté de se battre n’ont pas faibli, et plus encore qu’avant ils espèrent lutter pour la liberté, pour la nouvelle révolution qui libérera le monde de toutes les tyrannies, même les supposés prolétariennes. C’est pour tous ces camarades, qui par centaines se consument en prison, que moi et d’autres devont protester de toutes nos forces pour s’assurer qu’une plus grande liberté leur soit accordée. Ces camarades ont été les premiers, en octobre 1917, à combattre et à rougir de leur sang les barricades dans la lutte contre le pouvoir de Kerenski. Cette protestation n’est pas nouvelle ; elle a déjà été faite à Moscou et partout où nous sommes allés. L’écho des pressantes protestations des anarchistes, et des délégués anarchistes et syndicalistes, lors de la dernière réunion du Congrès des syndicats rouges, n’a pas cessé, et les actions entamées par ces délégués et camarades n’ont pas encore abouti à un résultat réel : la libération des innombrables camarades anarchistes emprisonnés pour crime de la pensée, alors que le milieu anarchiste était déjà sous le terrible contrecoup de la féroce répression bolchevique, déclenchée contre tous les révolutionnaires, après les événements de Petrograd en février dernier, qui a culminé avec la révolte des marins de Cronstadt. Révolte encore peu connue des milieux subversifs en général et des anarchistes en particulier, dans tous ses détails tragiques et terribles et qui se sont poursuivis après la reddition. Car nos milieux sont encore imprégnés par toute la propagande mesquine et partiale qui vise à faire passer sous un mauvais jour, non seulement ceux qui ont participé à cette révolte, mais encore tous ceux qui, pour une raison ou une autre, protestent (voir le manifeste signé par Schapiro, Berkman et Goldman) contre les méthodes barbares et féroces employées contre les marins qui avaient fait la révolution et étaient unanimement considérés comme étant à l’avant-garde de celle-ci. Or, ils ont simplement osé se montrer solidaires des ouvriers qui faisaient grève à Petrograd, et dont la demande d’un peu plus de pain a été satisfaite par des balles et des arrestations. Alors que le milieu anarchiste ressentait encore les coups terribles de la réaction qui a suivi ces événements, une nouvelle action, ces derniers jours, non moins féroce s’est déclenchée contre nos camarades  : les quelques anarchistes survivants.

C’était prévisible, et c’était dans l’air depuis un certain temps déjà ; on voulait se défouler, se venger de la propagande que tous les éléments véritablement révolutionnaires avaient faite sur les délégués [au congrès], pendant leur court séjour en république soviétique, du troisième Congrès de l’Internationale communiste, et la seule raison qui l’a retardé, n’était qu’un prétexte, l’excuse au moins acceptable devant le monde révolutionnaire et les délégués qui restaient encore dans la capitale de l’empire bolchevique. Mais l’occasion ne tarde pas à se présenter, une excellente occasion qui pourrait, bien utilisée, servir la propagande que les communistes russes font depuis peu dans les cercles anarchistes et syndicalistes étrangers, pour forger une opinion et un sentiment contraire à nos éprouvés camarades vivant en Russie, qui, inlassablement, par des efforts, des restrictions et d’immenses sacrifices, doivent se battre pour s’affirmer ou plutôt pour repousser au moins les infâmes calomnies qui sont propagées à leur sujet et qui servent ensuite, dans d’innombrables cas, à les écraser à nouveau et démontrer : que la dictature du prolétariat est nécessaire, et que toutes les diminutions et amputations des libertés apportées par les bolcheviks sont logiques, cohérentes, utiles et surtout révolutionnaires.

Il s’agissait de démontrer une fois de plus, preuves à l’appui, comment les anarchistes russes suivent une toute autre ligne de conduite et d’action, totalement opposée et contradictoire à celle que les anarchistes suivent dans d’autres pays, nous imposant ainsi, - à nous qui, loin de la Russie, sans nouvelles et incapables de contrôler le peu qui nous parvient, - d’accepter peut-être ces raisons enjôleuses, qui servent alors à de nouvelles querelles et de raison pour frapper plus sauvagement nos camarades russes.

Le 18 août dernier, à Moscou, en quelques heures seulement, plus de quinze de nos camarades ont été arrêtés à leur domicile, et les arrestations se sont poursuivies sans relâche, y compris celles de camarades dignes de toute confiance et de tout respect, Lvon Noir [1], Cechereski N. et d’autres dont les noms m’échappent, coupables, selon la Tcheka (police), de complicité dans un acte d’expropriation qui avait eu lieu la veille, le 17 dans une banque de Moscou, la Smalenskaia, expropriation qui avait rapporté aux expropriateurs vingt-cinq millions de roubles et trois morts. Mais les millions ont été immédiatement repris, car l’agresseur qui détenait l’argent, en danger et certain qu’il ne pouvait pas se sauver, s’est tué avec la seule balle qu’il avait dans son revolver. Sur le terrain sont restés à côté de trois des assaillants, quatre des défenseurs de la banque.

Et maintenant, tous nos camarades qui sont à nouveau arrêtés ou qui le seront, auront cette terrible accusation au-dessus de la tête, les menant à la mort sans même la possibilité de se défendre. Bien qu’il existe un code modèle, sur le papier, en Russie, les personnes sont généralement abattus sans procès.

Le fait qu’un attentat contre une banque, bien qu’il ait fait du bruit et intéressé toute la population, fut passé sous silence dans la presse communiste, la seule qui puisse être publiée en Russie, avec l’intention et la possibilité de l’exploiter comme il semblait opportun et utile ; et nous avons pu constater à quoi servait ce silence et quelles conclusions la Tcheka voulait tirer de ces événements. Car une arrestation pour hostilité, voire tentative d’hostilité, à l’égard du pouvoir bolchevique en Russie entraîne la mort sans même un procès, et par conséquent avec l’impossibilité d’éclaircir les raisons d’un tel acte. Tous ceux qui seront arrêtés finiront dans les geôles de la Tcheka, où déjà ---- sous l’imputation vague mais terrible, confuse mais de la sûre dénomination de contre-révolutionnaires - la majorité des anarchistes, qui ont osé le rester, ont dû y passer, et les plus solides ont été brisées avec la seule audace de la Tcheka. Ils sont jetés pendant des mois et des mois dans une prison sans même la certitude d’une liberté plus ou moins lointaine.

Mais nous savons et connaissons combien nos camarades russes, qui sont aujourd’hui en prison par centaines, sont de véritables anarchistes, combien ils ont sacrifié tout leur bien-être pour leurs idées, combien toutes leurs actions sont conformes à leurs principes et aux nôtres, et comment nous pouvons nous-mêmes souscrire, sans risque d’erreur, d’exagération ou de contradiction, à tous les actes que ces camarades, dans le mouvement général, ont accomplis depuis l’arrivée au pouvoir des bolcheviks, jusqu’à ces tristes jours tumultueux. Et, en plus, de toutes les obligeances doucereuses des certains Boukharine, Radek. Jakovlew, qui nous ont communiqué leurs écrits et leurs livres pour nous faire avaler, à nous, "anarchistes européens", la pilule qui peut bien sûr nous sembler amère, qu’il y a un anarchisme et un autre anarchisme. Et comment, par exemple, celui des anarchistes russes est un anarchisme qui leur est propre, en fait, en opposition au nôtre, contre le nôtre même, oubliant hypocritement qu’il n’y a qu’une seule "idéologie anarchiste" pour tous les anarchistes, qu’ils vivent en Russie ou en Italie. Combien ce jeu est maintenant abject, et que pour le bien et surtout pour la clarté de notre action présente et future il est utile, après tant de sophismes, de parler clairement, sans mâcher les mots afin de ne pas mener tous les subversifs dans l’impasse de la dictature soi-disant prolétarienne. Il est prouvé avec les propres mots des communistes qu’elle est, et ne peut être rien d’autre que la dictature d’un parti sur et contre le prolétariat, contre tous les éléments révolutionnaires eux-mêmes, si ces éléments ne suivent pas la politique sans critique du parti dominant, parce que dans la pensée des dirigeants, elle seule représente la vraie, la seule révolution. comme c’est le cas en Russie avec le parti communiste au pouvoir.

À présent, la question commence à devenir oiseuse. En Russie, nous avons exigé, pour le bien du mouvement révolutionnaire des autres pays, que les anarchistes, les syndicalistes et les communistes de gauche soient libérés immédiatement des prisons russes puisqu’ils le sont sous de vagues accusations ou seulement parce qu’ils sont subversifs, qu’ils ne soient pas enfermés dans les prisons de la Tcheka. Une plus grande liberté doit être accordée aux éléments anarchistes, syndicalistes, communistes de gauche (de l’Opposition ouvrière) pour leur expression et leur propagande, au moins pour contrebalancer les grandes concessions faites à la bourgeoisie et au capitalisme mondial.

HUGO TRENI [2]

Notes :

[1NdE : Il doit s’agir de Léon Noir (Tchormy) "il (le gouvernement) monta contre les anarchistes une fausse "affaire". Pour des forfaits soi-disant criminels et une présumée tentative de fabrication de faux billets soviétiques, il fit fusiller des anarchistes les plus sincères et honnêtes : Fanny BARON, Léon NOIR et d’autres. Il est non seulement prouvé que les camarades fusillés n’avaient aucun rapport avec les délits criminels pour lesquels ils furent exécutés, mais aussi que l’idée même de fabriquer des billets provenait de la Tcheka de Moscou." In Répression de l’anarchisme dans la Russie des soviets, collections Repères, Toulouse.

[2Il s’agit d’Ugo Fedeli, né à Milan en 1898, mort à Ivréa le 10 mars 1964. Il est à Moscou en avril 1921 et représente l’USI affiliée à l’Internationale syndicale rouge. Voir sa biographie sur le site "Dictionnaire international des militants anarchistes"
Voici ce qu’a écrit Ugo Fedeli dans son livre "De l’insurrection des paysans en Ukraine à la révolte de Cronstadt" (1950) sur son passage en Russie :

Une parenthèse personnelle. Je suis arrivé à Petrograd en avril 1921, alors que la révolte de Cronstadt venait d’être réprimée. Mais à Petrograd, on pouvait encore respirer l’air enflammé de la lutte et les échos de la révolte étaient encore très vifs. L’état de siège continuait et il était presque impossible de se promener dans les rues. Petrograd semblait être une ville morte et seuls des soldats et des ouvriers armés s’y promenaient. Le poids de la répression a été fortement ressenti et il n’a pas été possible de trouver un anarchiste libre. Ce n’est qu’à Moscou, quelques semaines plus tard, où quelques groupes menaient encore une vie ralentie - la Fédération anarchiste, le groupe anarcho-syndicaliste, Golos Truda, "l’Université", etc. - que j’ai trouvé les premiers anarchistes.
Plusieurs militants tels que Goldman, Berkman, Schapiro, Sandomirski et d’autres qui ne faisaient partie d’aucun groupe, pouvaient être vus, mais ils étaient surveillés de près. Beaucoup d’entre eux avaient collaboré avec le gouvernement jusqu’alors, mais la répression en Ukraine contre les Makhnovistes et les anarchistes et celle contre les révolutionnaires de Cronstadt avaient comblé le vide et toute nouvelle collaboration aurait été une véritable trahison. C’est à Moscou que, étant entré en contact avec les survivants du mouvement anarchiste et avec les militants déjà indiqués, j’ai eu copie d’une lettre que les camarades Goldman, Berkman et deux autres avaient envoyée à Zinoviev.




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