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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

Naissance du Soviet de Pétrograd.
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Texte extrait de l’ouvrage publié par les Éditions Gallimard en 1977 : Les soviets en Russie d’Oscar Anweiler, traduit par Serge Bricianier et préfacé par Pierre Broué.

Malgré la brièveté de leur existence les soviets de 1905, celui de Pétersbourg en particulier, avaient laissé derrière eux une tradition qui demeurait extrêmement vivace au sein des masses ouvrières. Bien que les partis socialistes n’eussent pas repris dans leurs programmes l’idée nouvelle des conseils, comme nous l’avons indiqué ci-dessus,

Cette idée refaisait surface chaque fois que le mouvement ouvrier arrivait dans une phase d’expansion, ainsi qu’on avait pu le voir à propos des élections aux groupes ouvriers des comités des industries de guerre 27. Et, malgré, la diversité des courants politiques qui traversaient le mouvement ouvrier russe, tout se passait comme si « la forme même de cette organisation [le Soviet] était hors de discussion ».

Ainsi donc, l’idée de recréer le Conseil ouvrier se fit jour à Pétersbourg au moment même où les troubles de février 1917 commencèrent. Elle s’affirma dans les fabriques en grève autant que dans les milieux d’intellectuels révolutionnaires. Selon des témoignages de première main, on élut le 24, dans quelques fabriques, des délégués à un soviet encore en gestation 29. Pendant ce temps, du 23 au 25, des consultations secrètes eurent lieu entre représentants de partis socialistes (dirigeants de syndicats clandestins et de coopératives, quelques parlementaires de gauche). Ce fut lors d’une de ces rencontres que le menchevik de droite Cerevanin proposa la tenue d’élections à un soviet ouvrier. Le projet approuvé, on se mit à choisir sur un plan de la capitale des lieux destinés à servir de permanences aux députés, ces derniers devant siéger de concert dans l’immeuble de l’Union des coopératives ouvrières. Mais au cours de la nuit suivante (du 25 au 26) la plupart de ceux qui venaient de participer à cette réunion furent arrêtés sans avoir pu faire connaître publiquement leurs décisions 30. Les députés élus çà et là ne disposèrent donc ni d’un centre directeur ni d’un point de ralliement com¬mun. Il ne fut pas question d’action concertée pendant les journées agitées de la révolution dont l’issue demeura incertaine jusqu’au 27 février.

L’initiative décisive en la matière émana des membres ouvriers du C.C.I.G [1]

Sortis de prison le 27, ils se rendirent en cortège, sous la direction de Gvozdev et suivis d’une foule de soldats et d’ouvriers, au palais de Tauride, siège de la Douma. Dans l’après-midi de ce même jour, le 27 février (12 mars) 1917, ils instituèrent un « Comité exécutif provisoire du Conseil des députés ouvriers », auquel vinrent s’agréger quelques parlementaires socialistes, dont le menchevik Ckheidze, et plusieurs des dirigeants ayant pris part aux conciliabules secrets . Le Comité mit au point sans tarder un appel invitant les ouvriers à élire leurs députés dans la proportion d’un pour mille, et les soldats à raison d’un par compagnie ; puis il fixa à 19 heures la première séance du Soviet . Quand la séance s’ouvrit finalement, à 21 heures, il n’y avait dans la salle que quarante à cinquante’ personnes, dont pas une seule sans doute n’avait été élue au poste de délégué d’usine, la nouvelle n’ayant pas encore filtré au-dehors.
Le Comité exécutif provisoire devait déployer une activité fébrile. En effet, la révolution risquait toujours d’être écrasée par des régiments fidèles à la monarchie, venus de province à marche forcée. C’est pourquoi le Comité exécutif s’adjoignit un état-major composé de soldats et d’officiers révolutionnaires, lequel s’empressa de faire occuper militairement les principaux points stratégiques de la capitale. Lors de la première séance du Soviet, on désigna des commissaires chargés d’organiser des comités de quartier et une milice ouvrière en armes. Le Soviet résolut en outre de s’élargir, en cooptant divers leaders socialistes, et de se décharger de certaines de ses tâches sur des commissions ad hoc, les commissions du ravitaillement, de la littérature et des finances, notamment .

Le 28 février au matin paraissait le premier numéro des Izvestzja Petrogradskogo Soveta raboéikh i soldatskikh deputatov. Il comportait un appel du Soviet à la population de la capitale et du pays entier où l’on pouvait lire ces lignes : « Afin que la lutte pour la démocratie soit victorieusement menée à son terme, il faut que le peuple crée lui-même son organe de pou¬voir propre. Hier, 27 février, s’est institué dans la capitale le Soviet des députés ouvriers, composé de représentants élus des fabriques et entreprises, des corps de troupes insurgés ainsi que de groupements et partis démocrates et socialistes. Le Soviet des députés ouvriers (...) considère comme sa tâche fondamen¬tale : l’organisation des forces populaires et la lutte pour l’éta¬blissement définitif des libertés politiques et de la souveraineté du peuple en Russie (...). Nous entendons combattre tous ensem-ble, en unissant nos forces, pour la liquidation complète de l’ancien régime et la convocation d’une Assemblée nationale constituante qui sera élue au suffrage universel, égal, direct et ecret » 34.
Les élections au soviet eurent lieu ce même jour dans les entreprises. Et, à 13 heures, environ 12o délégués se réunis¬saient déjà en séance plénière 35 ; mais, pas plus qu’avant, il n’y eut de vérification des pouvoirs et l’assemblée se déroula sans ordre du jour précis vélite : c’est lui qui, les Ier et 2 mars, se prononça par 13 voix contre 8 pour le refus de participation au Gouvernement pro¬visoire 37. Allant plus loin encore, le Soviet soumit au Comité de la Douma une série de revendications programmatiques et lit savoir qu’il ne soutiendrait un gouvernement purement bour¬geois que si ces revendications étaient satisfaites 38. Lors de la séance plénière du z, le Soviet approuva à une majorité écra¬sante (s 9 voix contre, seulement) la convention passée entre son Comité exécutif et le Comité provisoire de la Douma 39. Du méme coup, le Conseil de Pétersbourg s’érigeait face au gouver¬nement en « organe de contrôle de la démocratie révolutionnaire n - • et le rapport de forces entre les deux pouvoirs revêtit dès lors une importance capitale pour le cours subséquent de révolution.
Bien qu’il se considérât comme l’héritier du Conseil des députés ouvriers de 1905 40, le nouveau Soviet s’en distinguait malgré tout sur des points essentiels : par les circonstances dans lesquelles il était apparu autant que pas son mode d’insti¬tution. Alors que le premier était directement issu d’une grève de masse et de la nécessité de poursuivre et de diriger le mou¬vement, le second se forma à un moment où, par suite de la mutinerie de la garnison, la révolution avait déjà très largement le dessus dans la capitale. Contrairement à son devancier, il avait été créé avant tout à l’initiative d’une poignée de dirigeants (membres ouvriers du C.C.I. G. ou députés à la Douma), mettant ainsi en place un « sous-gouvernement de réserve » à l’instant même où l’ancien régime s’effondrait 41. Voilà qui devait conférer d’emblée aux intellectuels une influence déterminante sur la masse des députés ouvriers et soldats ; 7 seulement des 42 mem¬bres que le Comité exécutif comptait à la fin de mars, étaient des ouvriers 42. Mais la diliferememsfesissiummtleekavec 1905 réside dans le fait que des dhihw.,1^ r1 -71.1.,tzL siégeaient maintenant aux côtés des délégués des ouvriers. Ce qui démontre d’ailleurs combien éminente avait été la part des troupes insurgées dans la victoire de la révolution 43. Certes, quelques membres men-cheviks du Comité exécutif provisoire s’étaient à l’origine opposés à l’entrée de soldats au Conseil, afin de préserver le caractère purement prolétarien de ce dernier et de laisser l’armée en dehors du jeu des partis politiques ; mais la majorité tenait justement à se gagner la troupe une fois pour toutes en la liant étroitement à l’institution nouvelle. Il suffisait pour cela de transposer aux unités de l’armée le type de représentation qui servait d’assise au Conseil ouvrier, d’élire des délégués de compagnie comme on élisait des délégués d’usine. Ainsi, grâce à la faculté d’adaptation de la forme soviet, les masses de soldats se virent en peu de temps intégrées au front commun des révolu¬tionnaires. Ce fut l’ « Ordre n° I s, que le Soviet promulgua à l’initiative des députés soldats, qui établit définitivement son audience parmi les hommes de troupe 44. Aux termes de ce décret, des comités de soldats seraient élus dans tous les corps de troupes, lesquels devraient se soumettre au Soviet dans tous leurs actes politiques. Les soldats jouiraient désormais de l’inté¬gralité des droits civiques ; il leur était demandé de n’exécuter les ordres de la commission militaire, instituée auprès du Comité de la Douma et chargée de commander en chef la garnison, que si ces ordres ne contredisaient pas les décisions du Soviet 48. Autant dire que celui-ci s’ouvrait du même coup la possibilité de disposer de facto de la garnison.

Notes :

[1L’été 1915 vit l’apparition de Comités des industries de guerre. Il s’agissait d’organismes ayant pour but d’élever la production et de la soustraire à l’emprise de la bureaucratie tsariste.Ces comités en vinrent à former un Comité Central des Industries de Guerre


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