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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

Le mouvement des conseils, Le Rätebewegung germano-autrichien
 Jean-Numa Ducange

Origine Revue du Centre d’histoire de Sciences Po

Le Rätebewegung germano-autrichien de 1918-1920 sous un angle pratique : quelles perspectives de recherche ?

Si les études sur la République de Weimar sont nombreuses, très peu s’intéressent au Rätebewegung et ses spécificités, pourtant un phénomène majeur de ses premières années d’existence. Ce mouvement est considéré comme un phénomène marginal, sauf dans des ouvrages des années 1960-1970 qui sont marqués par les limites de leur époque. Cet article présente quelques recherches récentes novatrices permettant de reprendre le sujet et insiste sur la dimension transnationale, soulignant notamment la nécessaire prise en compte de l’espace autrichien.

L’attention pour la « Mitteleuropa rouge [1]1 » a longtemps concerné, avant tout, ceux qui s’intéressent à l’impact de la révolution bolchevique de 1917. L’échec de la révolution en Allemagne – et plus largement en Europe centrale – a animé nombre de controverses depuis l’époque même : Berlin et Vienne, à la tête de pays industrialisés dotés d’un puissant mouvement ouvrier, n’étaient-elles pas les lieux naturels de la révolution à venir, bien plus que la Russie ?

À la suite des acteurs, nombre d’historiens ont longtemps opté pour une interprétation relativement similaire (même s’ils mobilisaient une importante documentation) en s’intéressant presque exclusivement aux questions politiques et/ou aux débats idéologiques, sans guère tenir compte des autres aspects plus « pratiques ».

Les choses ont changé depuis les années 1980. Dans un contexte historiographique plus large de remise en cause des « grands récits » et d’attraction pour l’histoire « from below », un tournant s’est opéré. Dans les travaux de synthèse, les essais interprétatifs ou encore – ici la tendance est plus ancienne et prononcée – dans nombre d’études locales ou régionales relatives à cette histoire, les questions matérielles constituent un élément clef des nouvelles recherches. Il s’agit notamment de revenir sur le Rätebewegung, le « mouvement des conseils » d’ouvriers et de soldats, jadis presque toujours envisagé au miroir de l’exemple soviétique avec des biais idéologiques qui empêchaient de penser la spécificité de ces mouvements.

Il s’agit littéralement des « soviets » (mot russe signifiant « conseil » apparu en 1905, puis adopté par le régime fondé par Lénine et inscrit dans la constitution soviétique de 1918), ou plus exactement en langue allemande des « Räte » (d’où l’expression fréquente de « Rätebewegung », « mouvement des conseils »). Ce mouvement participe d’une dynamique politique plus large de critique des institutions classiques, notamment parlementaires. Il constitue une des manifestations, pour reprendre les mots de Max Weber, de « l’enthousiasme débordant pour une démocratie sans parlementarisme [2] une dynamique particulièrement prononcée dans plusieurs Empires et pays à partir de 1917 où les situations de double pouvoir sont fréquentes, au moins jusqu’au début des années 1920.

Notre article entend faire état de ce regain à partir de la littérature existante dans le monde germanophone et anglophone, soit un ensemble méconnu en langue française. [3] Nous proposerons à partir de là quelques pistes de réflexion et de recherche, en intégrant aussi le point de vue des adversaires du mouvement ouvrier puisque la détestation des actions des révolutionnaires les mène parfois à des analyses approfondies3. Un mouvement peu étudié en lui-même.

  Un mouvement peu étudié en lui-même

Pour « 1789 », « 1848 » et « 1917 », aucun doute n’est permis : ces années sont spontanément associées à des processus révolutionnaires d’ampleur à l’impact international. En revanche, « 1918 » et « 1919 » renvoient immanquablement à la fin de la Première Guerre mondiale, et non à des moments révolutionnaires. On parle désormais surtout des « sorties de guerres » sous différentes formes, plus que de révoltes et de contestations sociales. La plupart des grandes synthèses sur l’histoire de l’Allemagne et de l’Autriche n’interrogent que très rarement le caractère « révolutionnaire » (ou non) de cette période. [4]

Pourtant, s’il n’y pas eu à proprement parler de « révolution » comme dans d’autres pays (au sens d’une remise en cause radicale de tout l’édifice politique, économique et social), la configuration particulière de l’Autriche et de l’Allemagne mérite une attention particulière, et tout particulièrement donc ce Rätebewegung.

Désormais largement effacé de la mémoire collective, malgré un timide regain d’intérêt récent dans le sillage des anniversaires de 1918 (2008 et 2018), ce mouvement concerne des millions d’individus pendant plusieurs années et a eu, sur la longue durée, des effets politiques non négligeables. L’ouvrage d’Axel Weipert dédié à la situation berlinoise en 1919-1920 [5] , publié en allemand et traduit récemment en anglais, constitue l’un des ouvrages les plus récents ayant remis sur le devant de la scène ce mouvement, envisagé comme l’élément clef d’une « seconde révolution » (après la première de novembre 1918).

Au-delà de ce mouvement, on doit noter le faible nombre d’études sur les révolutions allemande et autrichienne en comparaison de celles consacrées aux courants nationalistes et à la période nazie. Une telle situation interroge les présupposés de plusieurs études qui abordent très peu la séquence du Rätebewegung ou même plus largement les remises en cause périodiques de l’ordre pendant ces années. [6]

Si l’on prend en compte l’historiographie depuis les années 1980, la disproportion est même vertigineuse, la seule exception étant peut-être l’intérêt relativement continu porté aux figures emblématiques de Rosa Luxemburg et de Friedrich Ebert dans les deux Allemagnes puis dans l’Allemagne unifiée. En Autriche, on peut citer les publications relatives au chancelier Karl Renner et au théoricien Otto Bauer.

Au-delà de ces tendances lourdes, un détour par la séquence historiographique des années 1960-1970 s’impose. Un des sujets de prédilection est alors l’histoire des révolutions dans un contexte où les courants d’extrême gauche (ou plutôt de gauche « extra-parlementaire ») exercent une certaine influence, notamment parmi les étudiants. Certes, la révolution russe de 1917 occupe le devant de la scène.

Mais toute une génération s’intéresse alors également aux révolutions avortées ou « trahies » de 1918-1919 pour mieux penser l’hypothétique révolution à venir. Nombre d’historiens du mouvement ouvrier cherchent à comprendre cette « révolution trahie » de 1918, titre d’un ouvrage à fort retentissement de Sebastian Haffner publié en 1969 (qui reprend le titre de l’ouvrage le plus célèbre de Léon Trotsky de 1936 à propos du stalinisme) et réédité à de nombreuses reprises. [7] Une ligne interprétative traverse globalement une série d’ouvrages, porteurs d’une grille d’analyse relativement simple : la vague révolutionnaire déferle sur une grande partie de l’Europe à la suite des événements russes de 1917 ; il existait alors une possibilité révolutionnaire concrète, tuée dans l’œuf par les directions des partis sociaux-démocrates qui préfèrent s’appuyer sur les forces conservatrices pour maintenir l’ordre « bourgeois » plutôt que de prendre le risque de voir l’Allemagne basculer dans le bolchevisme. Certains, à l’image de Pierre Broué en France (qui reste l’auteur de l’ouvrage le plus volumineux en langue française paru sur l’histoire de la séquence [8]), insistent plus spécifiquement sur les faiblesses structurelles et originelles du Parti communiste d’Allemagne (KPD), tout comme l’historien Gilbert Badia qui a beaucoup œuvré à mieux faire connaître Rosa Luxemburg et les spartakistes en France [9]. Selon cette lecture, le parti allemand, à la différence du parti bolchevik, aurait été incapable de renverser la vapeur.

On peut classer ce type d’ouvrages (dont la richesse documentaire n’est pas contestable, mais nettement orientée) dans une catégorie que l’on pourrait appeler « stratégiste », dans le sens où le déroulement et l’issue des dites révolutions semblent principalement déterminés par la stratégie politique de tel ou tel courant politique. Dans ce contexte, les Räte sont rarement compris en eux-mêmes, en tant qu’expérience singulière et spécifique, mais selon un schéma interprétatif qui laisse finalement peu de place au fonctionnement pratique de ces conseils. Les exemples les plus caricaturaux se retrouvent dans certaines publications est-allemandes, où l’on peut multiplier les références aux Räte sans jamais se pencher sur leur activité réelle, alors même que les luttes internes dans les principaux partis du mouvement ouvrier sont décrites dans les moindres détails [10].

En résumé, cette « approche soviétique » du Rätebewegung néglige souvent les particularités de celui-ci, au point qu’il devient fréquent de ne lui accorder paradoxalement qu’une attention très limitée. Dans la perspective communiste stalinisée, les soviets et/ou Räte n’ont d’utilité qu’en tant qu’annexe du parti politique.

À cette lecture succède un certain désintérêt. Après le renversement de conjoncture qui voit décliner l’intérêt pour le mouvement ouvrier, l’historiographie des débuts de Weimar et de la Première République d’Autriche ne s’intéresse guère dans l’ensemble aux « révolutions », considérant même que ce terme est impropre dans le contexte. On évoque davantage la situation de chaos, l’effondrement des structures étatiques, le « bouleversement » (Umwälzung), etc.

Ici, les conseils d’ouvriers et de soldats sont compris comme des structures aux fonctions avant tout techniques liées à la situation de détresse dans laquelle se trouvaient alors les pays concernés. Ils sont dénués de signification politique et sociale particulière. La version la plus récente de cette thèse est reprise et confirmée dans l’Oxford Handbook of the Weimar Republic, remarquablement complète et référence majeure sur de nombreux points, mais lacunaire et partielle sur le Rätebewegung, envisagé comme une simple parenthèse entre deux régimes politiques et décrit avant tout comme un mouvement de structures spontanées infra-étatiques permettant de parer aux urgences vitales (nourriture, logement, etc. [11]).

 Redécouvrir le Rätebewegung

C’est parfois paradoxalement en revenant à des récits plus anciens, relevant bien davantage du témoignage ou de l’histoire immédiate, que l’on (re)découvre l’intérêt pour les questions matérielles et les implications concrètes des conseils.

On peut relire avec intérêt, par exemple, le récit illustré semi-officiel de la révolution allemande publié par des responsables du KPD pour les dix ans de 1919, intitulée Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution [12].

Certains développements sont évidemment datés et relèvent de la propagande pure et simple, mais d’autres en revanche, méritent le détour. L’édition originale contient en effet une iconographie abondante permettant de se rendre compte à quel point l’armement joue un rôle décisif pour les révolutionnaires de l’époque : une patrouille armée de révolutionnaires le 9 novembre 1918 [13] des soldats devant le Reichstag attendant les décisions du nouveau gouvernement, l’assaut par les troupes d’Ebert du château occupée par les marins révolutionnaires le 24 décembre 1918 ou encore la marche de militants armés en janvier 1919. Les exemples pourraient être multipliés.

Ici la narration du Rätebewegung est indissociable de l’armement du peuple. Sans que l’on s’appesantisse trop sur la disproportion du rapport de force militaire entre les troupes régulières, Freikorps d’un côté et révolutionnaires de l’autre (ces derniers étant finalement modestement armés), on perçoit bien ici quelques réalités concrètes. La même remarque s’applique à certains récits fouillés de figures hostiles à la révolution allemande, mais attentifs aux rapports de force concrets. Sans exclusive, mentionnons en langue française le regard proposé dans le premier volume de l’Histoire de l’armée allemande (1937) par Jacques Benoist-Méchin [14], spécialiste des questions militaires, pro-allemand et favorable aux nazis (il joue un rôle important sous le régime de Vichy, notamment comme ambassadeur de France en Turquie).

On sait que le général de Gaulle recommandait vivement la lecture de cette Histoire pour comprendre l’histoire militaire tant d’un point de vue technique que politique. Très hostiles aux spartakistes et aux sociaux-démocrates, Benoist-Méchin propose une lecture assez pionnière pour l’étude du moment révolutionnaire si l’on fait abstraction des considérations haineuses qui parsèment le propos, l’auteur étant radicalement hostile à tous les courants du mouvement ouvrier.

S’il ne s’intéresse guère aux pratiques militantes dans les conseils et leur signification, son intérêt pour les questions militaires l’amène à décrire pas à pas certaines séquences de la période, insistant sur la répression des soulèvements populaires par l’armée de Noske et suivant avec précision le rapport de force à l’œuvre, notamment la façon dont des militants s’emparent de tel ou tel bâtiment ou d’une ville dans une configuration donnée. Il livre ainsi un tableau assez vivant – et rare à notre connaissance en langue française à cette époque – des institutions locales nées de la révolution et la façon dont s’étaient par exemple constituées des milices ouvrières d’autodéfense que l’armée régulière doit anéantir pour rétablir l’ordre. Violences populaires, militantes et étatiques sont envisagées de manière assez panoramique, rejoignant les préoccupations d’une partie de l’historiographie récente qui accorde une large place à ces questions de violence, notamment à la mutilation des corps [15].

Avant d’en revenir aux conseils à proprement parler, insistons sur cette dimension de l’armement et de la violence. Isaac Deutscher, dans une vaste fresque consacrée au fondateur de l’armée rouge, Léon Trotsky, évoque un « prophète désarmé » de plus en plus isolé face à l’appareil stalinien [16]. Pour reprendre l’expression de Deutscher, il semble important de souligner le déséquilibre profond des rapports de force en présence : c’est bien un « socialisme désarmé » qui est à l’épreuve en 1918-1919. Si les questions militaires ont fait l’objet d’une attention soutenue pour 1918-1919, peu finalement entrecroisent des connaissances militaires en lien avec le processus révolutionnaire et l’action des conseils [17]. Et il paraît aussi stupéfiant a posteriori que peu d’ouvrages des années 1960 (très préoccupées de la « juste ligne » qu’auraient dû avoir tel ou tel dirigeant politique) soulignent ce déséquilibre profond entre les forces armées en présence, un déséquilibre qui pèse pourtant de tout son poids dans les événements.

  La conquête concrète d’un pouvoir local : légendes et réalités du Rätebewegung

Explorer les multiples facettes des conseils d’ouvriers et de soldats reste un chantier pour l’historien. Le caractère érudit et informé de certaines études ne fait pas de doute. Elles permettent de reconstituer, au-delà des débats idéologiques, la façon dont, concrètement, le pouvoir s’exerce à l’heure de l’effondrement des autorités étatiques et militaires. Citons les principales expériences de ces années 1918-1919 : le soulèvement de Spartacus, la République des conseils de Munich [18], auxquels il faut ajouter les mouvements en Saxe [19], en Thuringe, sans oublier le rôle clef de l’éphémère République soviétique de Budapest et la façon dont le Rätebewegung s’entremêle, en Autriche, avec les débuts de « Vienne la rouge » (Rote Wien, la conquête sociale-démocrate du pouvoir municipal par voie électorale dès 1919 [20]).

Le cas de Munich a fait l’objet de plusieurs contributions. L’expérience est certes éphémère mais elle a profondément marqué les contemporains. En effet, pendant quelques mois, différents gouvernements se réclamant des conseils se succèdent, prenant une série de mesures (anticléricales notamment) suscitant l’effroi d’une partie de la population conservatrice et catholique. Une frange de celle-ci se retrouve dans un nationalisme outrancier, dont Adolf Hitler est le représentant le plus célèbre. L’expérience est aussi intéressante pour comprendre les échelles du Rätebewegung, du régional à l’international. En effet, de manière significative, le premier dirigeant de la République des conseils de Bavière, Kurt Eisner, tente de fédérer plusieurs États allemands (Bavière, Bade, Saxe, Wurtemberg) contre le gouvernement social-démocrate de Berlin.

De même, les événements munichois sont indissociables de la République soviétique de Budapest sous la houlette de Béla Kun, ainsi que de l’agitation ouvrière concomitante dans plusieurs villes autrichiennes. Pendant quelques mois, cette partie « sud allemande » de l’Europe semble dessiner une voie « soviétique » singulière. À noter aussi l’importante postérité d’un des acteurs, assassiné le 6 juin 1919, Gustav Landauer, dont la pensée romantique et révolutionnaire a fait l’objet d’études récentes2 [21].

Prenons un autre exemple d’une ville emblématique, Brême, où la gauche radicale exerce une influence importante. Il s’agit certes d’un cas spécifique, mais qui permet de comprendre, au plus près des acteurs, les réalités des conseils. Bastion du mouvement ouvrier avec ses dockers et lieu d’une intense politisation, Brême voit se développer en novembre 1918 de nombreux conseils d’ouvriers et de soldats. Les délégués élus de ces conseils concurrencent de facto les autorités locales traditionnelles, posant la question de la légitimité du pouvoir. Des centaines de personnes défilent dans la ville et investissent des lieux stratégiques et symboliques, mais les délégués des conseils, faute de compétences techniques sur plusieurs sujets, doivent rapidement coopérer avec les élites déjà en place et assurer l’ordre public, le ravitaillement en nourriture, des logements pour les familles [22]… Si certains délégués politisés prônent la « dictature du prolétariat », les occupations des conseils relèvent avant tout de questions matérielles, et ce, même dans une ville où le nombre de militants politisés et structurés par des organisations est largement supérieur à la moyenne par rapport à d’autres villes de l’Empire.

Nous pourrions multiplier les exemples du même type. Le travail plus récent (déjà mentionné) d’Axel Weipert relatif à la ville de Berlin se montre également très instructif, sans oublier la contribution importante de Ralf Hoffrogge sur Richard Müller, figure largement oubliée par la postérité mais qui fut un des hommes clefs de la révolution de 1918. [23]

Abandonnant délibérément le penchant « stratégiste » que nous avons souligné, ces ouvrages s’inscrivent dans les renouveaux récents de l’histoire ouvrière, accordant moins d’importance aux organisations du « mouvement ouvrier » et davantage d’attention à l’action « from below » des catégories populaires, notamment aux multiples dimensions de leur répertoire d’action : les liens plus ou moins formels avec les syndicats, la place des processus électoraux, l’articulation complexe entre mouvements de grèves et participation active au fonctionnement des conseils – qui amènent parfois à des contradictions lorsqu’il s’agit de nourrir la population par exemple – ou encore les dimensions de genre.

Mais une des tentatives les plus riches pour saisir cette diversité (c’est-à-dire dans l’optique de comprendre les multiples facettes des conseils ouvriers) demeure à ce jour l’ouvrage issu de la thèse d’Hans Hautmann sur l’Autriche publié en 1987, souvent peu cité car il ne concerne pas l’Allemagne [24]. Une de ses principales limites est en effet de traiter principalement de l’espace autrichien dans ses frontières de la « petite » Autriche de 1919, alors que le développement du Rätebewegung doit être saisi dans un cadre impérial bien plus large. Néanmoins, Hautmann a l’immense mérite de pratiquer une sorte d’Alltageschichte (« histoire de la vie quotidienne ») des conseils ouvriers et de proposer un regard quasi sociologique sur plusieurs conseils. Marqué par une grille d’interprétation qui reste proche du marxisme-léninisme faisant lire les événements à la lumière de l’efficacité supposée du « parti de type nouveau », Hautmann mobilise un nombre impressionnant d’archives et prend soin d’exposer les différents points de vue des acteurs, ainsi que les contradictions qui les traversent.

Comme le KPÖ (Parti communiste d’Autriche) pèse peu dans le processus – il n’y a pas l’équivalent du Spartakusaufstand (le « soulèvement de Spartacus ») et surtout le parti reste longtemps insignifiant jusqu’en 1934, à la différence de l’Allemagne –, Hautmann se montre moins obnubilé que d’autres par le rôle des communistes dans le giron de Moscou. L’historien a surtout le grand avantage de ne pas se limiter aux seules années post-conflit pour s’intéresser aux réalités « conseillistes » (nous reviendrons sur ce terme) persistantes en Autriche jusqu’en 1924.

Enfin, l’historien autrichien aborde aussi la question des multiples interactions avec l’éphémère République des conseils de Budapest au cours de l’été 1919 – un élément décisif sous-estimé dans les histoires centrées sur la fin du Kaiserreich des Hohenzollern. L’importance de ce dernier événement doit être soulignée, le centenaire de l’événement ayant permis de nouvelles mises au point montrant l’importance des interactions entre les espaces « autrichien » et « hongrois [25] ». Si le parti communiste est structurellement très faible à Vienne, il connaît malgré tout une dynamique forte – éphémère mais significative – pendant quelques mois, précisément lorsque les événements de Budapest, conjugués avec ceux de Munich, laissent entrevoir la possibilité d’une grande République soviétique d’Europe centrale.

Le KPDÖ [26] regroupe 1 500 membres début 1919 ; il effectue un bond spectaculaire lui permettant d’atteindre entre 30 000 et 40 000 adhérents en quelques semaines. Le parti insiste alors sur la nécessité de généraliser les Räte. L’effondrement du régime de Budapest le ramène à un étiage très bas, mais cette percée est significative.

Au niveau des sources, les choix effectués par Hautmann méritent d’être brièvement exposés car ils nous donnent des éléments sur la difficulté de l’entreprise. La presse (de très nombreux titres) de toute tendance politique, notamment les journaux quotidiens régionaux, est largement mobilisée. Certains titres éphémères rendent compte de l’activité des conseils d’ouvriers et de soldats au jour le jour. Les comptes rendus (Protokoll) détaillés des congrès de la social-démocratie (comme du nouveau Parti communiste) permettent également de fournir des éléments.

Des archives administratives sur le fonctionnement des villes et des régions étudiées complètent l’ensemble, sans oublier celles relevant du maintien de l’ordre (militaires et policières). Enfin, l’historien intègre à son analyse un nombre important d’ouvrages de responsables politiques ou militaires de nature très différentes : certains sont des plaidoyers pro domo, d’autres des essais politico-théoriques. Il mobilise également un vaste spectre de livres qui vont de l’essai d’histoire immédiate aux mémoires d’acteurs (plus ou moins fiables) évoquant au moins partiellement les événements [27] . On retrouve des corpus similaires dans plusieurs études récentes, que ce soit dans les travaux d’Axel Weipert [28] ou encore dans ceux de Gaard Kets, ce dernier étant davantage focalisé sur les débats politico-théoriques.

Il n’existe donc pas à proprement parler d’archives des Räte (même si par exemple on a le compte rendu des débats des congrès des conseils de Berlin) : il faut mobiliser une vaste documentation pour parvenir à reconstituer le rôle et le fonctionnement concret desdits conseils. L’abondance des sources – en un sens illimité car, pendant ces années, tous ou presque évoquent les Räte – rend difficile les exercices de synthèse, à plus forte raison si l’on envisage le phénomène à l’échelle d’un Empire, voire de toute l’Europe. Ne serait-ce que pour les espaces impériaux allemand et austro-hongrois, une étude globale de ces conseils se fait toujours attendre.

Par exemple, l’espace « polonais » (jusqu’en 1918, la Pologne est partagée entre les trois Empires de Petrograd, Vienne et Berlin) est particulièrement concerné par ce mouvement. Mais l’omniprésence de la question nationale et la tendance à réifier a posteriori les espaces nationaux oblitèrent complètement l’interaction étroite entre conseils ouvriers « allemand », « autrichien », « russe » et « polonais ». Or s’il est bien un exemple pertinent pour écrire une « histoire transnationale » des années 1918-1919, c’est bien celui du Rätebewegung. Quelques études récentes, comme celle de Dariusz Zalega pour la Haute-Silésie polonaise, indiquent des pistes pour éviter les écueils traditionnels [29] . Mais les multiples langues de publication des ouvrages érudits sur telle ou telle expérience rendent la tâche difficile.

Pensons à l’importance décisive d’un espace très industrialisé comme la Bohême-Moravie, à propos duquel il n’existe pas de travaux récents approfondis, y compris en langue tchèque [30] . Pourtant une telle perspective intégrant tous ces espaces permettrait de faire émerger un aspect méconnu de l’histoire transnationale des sorties de guerre. Car, comme le note à juste titre l’historien Marcel van der Linden, le « communisme des conseils a bien été un véritable phénomène de masse au début des années 1920 [31] ».

 Remarques à propos du « conseillisme » : entre démocratie radicale et « cogestion

Revenons justement sur le « conseillisme » qu’il faut distinguer du « soviétisme ». Ce conseillisme n’a eu, hors d’une sensibilité politique marginale, qu’une très faible postérité. Comme le souligne Ralf Hoffrogge dans une synthèse sur l’histoire des mouvements ouvriers allemand et autrichien, ce courant a été pris en étau entre le stalinisme et la social-démocratie qui avaient chacun leur raison de ne guère lui porter d’attention [32]. Le conseillisme ne doit pas être considéré comme synonyme de Rätebewegung : en effet, une large partie des acteurs de celui-ci ne souhaite pas opposer conseils d’ouvriers et de soldats d’une part, et parlementarisme d’autre part.

Le conseillisme doit donc être considéré comme un courant doctrinal (une branche d’un marxisme « ouvriériste » et hostile à toute forme d’intervention étatique) ayant ponctuellement une influence non négligeable auprès d’une fraction restreinte, mais mobilisée, d’une partie de la population ouvrière. C’est là un élément des « sorties de guerre » souvent ignoré. Saisir ce « conseillisme » sous toutes ses facettes nous semble être un enjeu ; il invite à s’intéresser tant à l’action ouvrière elle-même et à ses différentes modalités qu’à des théories socialistes insistant sur l’importance cardinale des lieux de production et de travail. Il s’est matérialisé dans des formes politiques éphémères, mais non dénuées d’influence pendant une courte période, comme le KAPD (le parti communiste « ouvrier », une scission de gauche du KPD lorsque ce dernier accepte le principe d’alliances ponctuelles avec d’autres forces politiques).

Le « conseillisme » a en outre généré une quantité importante de contributions et d’ouvrages sur la réorganisation économique et sociale, plus diversifiée qu’il n’y paraît et que l’on ne saurait restreindre à quelques théoriciens « gauchistes » [33] . Notons que nombre de propos de ces conseillistes se rapprochent des théoriciens anarchistes ou « anarcho-syndicalistes », sans pour autant se confondre avec eux. Ces derniers accordent par exemple une importance clef aux syndicats pour la transformation de la société de fond en comble, là où de nombreux conseillistes n’y voient qu’une forme périmée comme les partis politiques. Pour autant, une même inspiration libertaire traverse tous ces courants, sachant que l’anarcho-syndicalisme à proprement parler a été très marginal en Allemagne et en Europe centrale. Une histoire scientifique tenant compte des particularités de ces différents courants reste à écrire.

Par ailleurs, à côté de l’interprétation « soviétique » (qui vise à imiter l’exemple russe, c’est-à-dire un « tout le pouvoir aux soviets » soumettant ces derniers à l’État dirigé par le parti communiste) et purement « conseilliste » (les conseils comme alternative globale aux partis et syndicats, et rejetant toute forme d’appareil étatique) existe une troisième voie peu connue. Autour d’une figure comme Ernst Däumig, un des chefs de la social-démocratie de gauche (USPD) [34] , un projet « entend pérenniser les conseils en vue d’assurer la participation des ouvriers au sein de la sphère économique et du monde du travail et qui se construit autour de la mise en place d’une chambre du Travail (Kammer der Arbeit) conçue comme une seconde chambre, corporatiste, du parlement et faisant pendant à l’Assemblée nationale, qui serait la chambre politique [35] ». Cette voie nous rappelle que de nombreux membres de ces conseils n’ont pas été touchés par ce conseillisme, mais ont avant tout compris les Räte comme des organes démocratiques pouvant contrebalancer les institutions classiques.

Ces remarques posent des questions sur l’importance de certaines conceptions socialistes sur la longue durée, au-delà de la séquence 1918-1920. En effet, on peut rapprocher sur ce point le Rätebewegung d’une vieille tradition socialiste et républicaine que l’on retrouve dans d’autres pays.

Ainsi Jean Jaurès en France, parmi d’autres, envisageait-il au début des années 1890 de remplacer la Chambre haute (le Sénat) par une sorte d’assemblée du travail où les travailleurs syndiqués pourraient avoir un certain poids qui aurait permis de contrebalancer le pouvoir des députés de la Chambre basse [36] . Mais une telle modification de la représentation politique et sociale pose aussi la redoutable question du « corporatisme », tout particulièrement en Autriche où l’austro-fascisme (le régime corporatiste chrétien au pouvoir entre 1934 et 1938) s’est revendiqué d’une telle idéologie issue de la doctrine sociale de l’Église [37].

Une étude documentée a d’ailleurs montré comment nombre de syndicalistes sociaux-démocrates, dont une bonne part avait connu l’expérience des conseils et de « Vienne la Rouge », se sont impliqués dans les syndicats corporatistes chrétiens où ils trouvèrent, « à l’ombre de la croix potencée », des raisons de continuer à poursuivre leur investissement pour défendre au mieux les intérêts des salariés [38]. S’il n’existe pas de continuités évidentes, on peut s’interroger néanmoins sur certaines parentés formelles qui ont participé au consensus relatif autour du régime de Dollfuss après l’écrasement de « Vienne la rouge », au-delà des aspects incontestablement répressifs de la dictature.

Aller au-delà des années 1930 pose des questions méthodologiques complexes et, de facto, un fossé sépare les expériences de 1918 et celles de la période post-1945. Mais interroger les continuités sur la longue durée nous semble légitime. Un tel questionnement permet en effet de souligner le grand paradoxe de l’histoire des Räte : conçus par certains comme l’outil par excellence d’une démocratie ouvrière par le bas, ils deviennent, en dépérissant, une des bases légales du fameux système de cogestion à l’allemande, en vertu d’une loi de 1920 [39]. Le « Betriebsrat » (que l’on peut traduire par « comité d’entreprise », même si le terme est impropre sous certains aspects) mis en place est donc formellement l’héritier d’une situation révolutionnaire : « le nom se réfère explicitement aux revendications démocratiques des conseils et répond aux attentes de la partie des travailleurs qui en avaient été des acteurs par la forme et par le nom ; mais factuellement il n’a jamais été question de confirmer ces comités d’entreprises (Betriebsräten) comme un élément central d’une démocratie des conseils (Rätedemokratie) à faire prospérer dans l’avenir [40] ».

C’est là tout le malentendu autour de ces « soviets germaniques ». Ils peuvent être initialement décrits comme des organes de « radicalisation » politique et sociale dans le sens où ils proposent des modèles alternatifs à la démocratie parlementaire. Mais ils demeurent parfois de simples structures de ravitaillement palliant les manques de l’État et, surtout, ils deviennent finalement de simples rouages administratifs – une situation qui, mutatis mutandis, permet d’établir des parallèles avec les soviets russes eux aussi vidés de leur contenu. Cette institutionnalisation trouve son expression la plus aboutie après 1945 en RFA et plus encore en Autriche sous la forme d’un « partenariat social »

A contrario, une certaine conflictualité demeure avant cette normalisation. Plusieurs mouvements sociaux à la fin des années 1920 mobilisent en effet le répertoire d’action des conseils dans le cadre de ces « comités d’entreprise » (Betriebsräte [41]) tout à fait officiels. C’est ce que l’on appelle en allemand le Betriebsräteproblem, littéralement « la question des comités d’entreprises », compris ici comme des continuateurs sous une autre forme des conseils de 1918.

Aussi institutionnalisés soient-ils, un certain esprit des Räte demeure, héritage direct de la séquence révolutionnaire de 1918-1920. La lecture des revendications publiées dans le journal de ces organes, le Betriebsrätezeitung (organe officiel du syndicat ADGB [42]) s’avère de ce point de vue instructive : très légaliste et officiel, il publie des contributions mêlant des revendications matérielles syndicales classiques et une forte aspiration au contrôle ouvrier par la base [43]. Comme le souligne Werner Plumpe, à la fin de l’année 1923, la cogestion (Mitbestimmung) « avait des significations ambivalentes, car le radicalisme d’entreprise resurgissait brusquement. Alors que beaucoup de travailleurs votèrent pour des représentants révolutionnaires, qui comprenaient la loi sur les comités d’entreprises comme un instrument de lutte de classes, et ne voulaient pas entendre parler de coopération [44] ».

La situation se stabilise ensuite mais, ponctuellement, des poussées similaires de radicalisation s’observent pendant la République de Weimar. On retrouve des logiques similaires dans les revendications et les pratiques des petits groupes dissidents du KPD, insignifiants électoralement mais non négligeables dans certaines villes en termes de militants actifs qui souhaitent ressusciter l’esprit des conseils contre les dérives bureaucratiques des appareils [45]. À noter également l’importance des organisations paramilitaires rattachées aux organisations du mouvement ouvrier. On pense notamment au Schutzbund du SDAP autrichien et au Roter Frontkämpferbund (RFK) du KPD en Allemagne. Si la disproportion entre ces milices de parti et l’appareil d’État ne fait aucun doute, ces organisations participent d’une forme de continuité avec les années 1918-1919. La dynamique insurrectionnelle est loin d’être écartée. Combinée aux aspirations visant à réactiver le rôle subversif des Räte, elle montre combien la perspective révolutionnaire demeure un horizon présent au cours de cette séquence.

 Temporalités : temps court révolutionnaire et traces d’une expérience.

Mais si séquence révolutionnaire il y a, quand se termine-t-elle ? Il est très difficile de définir strictement le temps des révolutions allemande et autrichienne et donc du Rätebewegung ; et si on l’élargit à toute la « Mitteleuropa rouge » (hors espace russo-soviétique stricto sensu), la question est encore plus complexe. Mais, même en en restant à l’Allemagne et à l’Autriche dans leurs frontières de 1919, le flou règne pour ce qui concerne la chronologie des processus révolutionnaires. Certes, les grands événements politiques jouent un rôle décisif. Il est ainsi parfaitement légitime de faire commencer la révolution avec le changement de régime en novembre 1918 (naissance des deux Républiques).

Cependant une telle coupure a ses limites, car les premiers conseils sont apparus presque un an plus tôt, par exemple dès fin décembre 1917 à Vienne. Quant à la fin, elle demeure l’objet de controverses : en Allemagne, l’écrasement des spartakistes en janvier 1919 est-il une véritable rupture ? L’automne 1923, dernière tentative de prise de pouvoir par les communistes, ne marque-t-il pas l’arrêt définitif de la « révolution allemande » ? Ou bien est-ce le traité de Rapallo d’avril 1922 qui normalise les liens entre la République de Weimar et la Russie soviétique ? En Autriche, est-ce l’écrasement de la République des conseils hongroise voisine à l’été 1919 qui sonne le glas de toute possibilité révolutionnaire ? Hans Hautmann propose, on l’a vu, d’aller jusqu’en 1924, suggestion qui ne manque pas de pertinence.

L’historien autrichien souligne en effet qu’il existe une certaine vivacité des conseils ouvriers jusqu’à cette date, alors même que le reflux révolutionnaire est manifeste depuis l’été 1919. Une fois la dimension subversive des conseils écartée, continuent à exister des individus et des groupes politiques voulant réactiver leur fonction originelle supposée, à savoir celle d’un contrôle ouvrier effectif. S’il s’agit aussi d’une construction rétrospective élaborée par des nébuleuses militantes, le fait même qu’elle existe montre que le Rätebewegung devient une sorte de « mythe mobilisateur », au sens où Georges Sorel l’employait pour qualifier la « grève générale » d’avant 1914 [46]. Dans tous les cas, au-delà des années 1918-1919, une certaine dynamique se poursuit, soit une séquence que l’on pourrait qualifier de « novembre rampant » (pour reprendre l’expression employée pour le mai 68 italien, insistant sur ses effets de longue durée) ou d’« ère de l’insubordination » [47]. Trois décennies plus tard, la gauche extra-parlementaire se réapproprie ces expériences dans un contexte nouveau, à l’heure où l’attrait pour la thématique de l’autogestion (Selbstverwaltung) rencontre des aspirations plus anciennes nées dans les décombres de l’effondrement de 1918-1919. La preuve qu’un certain héritage demeure.

 Perspectives : le Rätebewegung pour repenser la séquence 1918-1933.

Il faut probablement repenser les années 1920 où l’on observe dans les mondes ouvriers une hybridation entre des revendications concrètes et des perspectives politiques plus radicales, soit des dynamiques que les historiographies rivales ont longtemps sous-estimées en cherchant à définir de manière linéaire des traditions politiques qui, précisément, ne sont pas encore aussi fixées qu’il n’y paraît [48]

Insistons une dernière fois sur l’importance de resituer le Rätebewegung dans l’historiographie. Il est significatif par exemple que l’historien controversé du nazisme Ernst Nolte – qui accorde aussi une grande importance à l’histoire du mouvement ouvrier, notamment dans ses premiers travaux – n’évoque guère le Rätebewegung, sinon comme un des phantasmes révolutionnaires déconnectés du réel, contribuant à une radicalisation politique sans fin dont la conséquence est finalement l’avènement puis le succès du parti nazi.

On objectera que là n’est pas le véritable enjeu de l’ouvrage phare de Nolte, La Guerre civile européenne, qui vise avant tout à comprendre le nazisme pour en quelque sorte, comme il le lui a été beaucoup reproché, le dédouaner [49]. Qui lit pourtant de près La Guerre civile européenne relève une importante partie consacrée à la vie politique de la République de Weimar. Or les conseils ne sont quasiment pas abordés. Un tel oubli, a priori, ne surprend pas. Le Rätebewegung, malgré sa diversité et de facto ses faiblesses structurelles, montre qu’il existait d’autres alternatives démocratiques aux radicalisations politiques staliniennes et nationalistes à l’œuvre dans les années 1920, alternatives qui n’attirent guère l’attention de Nolte tant elles sont éloignées a priori de ses perspectives.

Pourtant au-delà de la thèse âprement discutée et controversée du « nœud causal » entre bolchevisme et nazisme, Nolte porte une attention dans ses travaux antérieurs sur le fascisme à l’importance du « marxisme » comme idéologie et, par réaction, à « l’antimarxisme » comme puissant levier de cohésion pour les courants nationalistes [50]. L’opposition marxisme / antimarxisme est ici comprise dans un cadre où seule compte l’influence du bolchevisme russe et de son impact en Allemagne, en oubliant finalement un phénomène majeur : le choc provoqué par le caractère spectaculaire et multiforme du Rätebewegung dans tout le spectre politique.

Aussi, au même titre que l’historiographie de la Révolution française a connu jadis d’importants développements grâce aux renouveaux des recherches sur la contre-révolution, permettant d’ouvrir à une réflexion globale sur les dynamiques révolution / contre-révolution [51], on peut espérer à terme de tels développements pour l’étude du Rätebewegung afin de mieux saisir les espérances comme les réactions d’effroi qu’il a suscitées

Notes :

[1Cette expression, que l’on trouve ponctuellement dans la presse communiste autrichienne au début de la première République, renvoie au projet d’une grande république soviétique en Europe médiane. On peut la reprendre d’un point de vue descriptif car il est difficile en 1918-1919 de considérer qu’il existe déjà des espaces allemand et autrichien bien fixés alors que les Empires viennent d’entrer en décomposition.

[2Max Weber, « Wahlrecht und Demokratie in Deutschland » [Droit de vote et démocratie en Allemagne] (1921), dans Gesammelte politische Schriften, Tübingen, Mohr-Siebeck, 1988, p. 290. »,

[3En langue française, les études sur l’Allemagne et les débuts de la République n’évoquent que rarement la question. Parmi les ouvrages récents, on doit relever le volume collectif sous la direction d’Alexandre Dupeyrix et Gérard Raulet (Allemagne 1917-1923. Le difficile passage de l’Empire à la République, Paris, Éditions de la MSH, 2018) qui comprend deux chapitres sur la question des conseils ouvriers, notamment celui de Christian E. Roques, auteur d’une contribution informée sur le « projet romantique d’une République des conseils ».

[4Voir par exemple Heinrich August Winkler, Histoire de l’Allemagne XIe-XXe siècle. Le long chemin vers l’Occident, Paris, Fayard, 2004. Sur l’Autriche, prenant le contrepied d’une partie de l’historiographie, voir les chapitres dédiés à la période dans Jean-Numa Ducange et Hélène Leclerc (dir.), Histoire de l’Autriche, Neuilly, Atlande, 2022.

[5Axel Weipert, Die Zweite Revolution. Rätebewegung in Berlin 1919/1920 [La deuxième révolution : le mouvement des conseils à Berlin 1919/1920], Berlin, be.bra wissenschaft Verlag, 2015. Traduction en anglais : Brill Academic Publisher, 2023). Une approche plus large, mais plus éclatée et moins centrée sur la question des Räte est proposée dans : Klaus Weinhauer, Anthony McElligott et Kirsten Heinsohn (eds.), Germany 1916-23. A Revolution in Context, Bielefeld, Transcript Verlag, 2015.

[6Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage La République ensanglantée. Berlin, Vienne : aux sources du nazisme, Paris, Armand Colin, 2022. En langue allemande, voir Alexander Gallus (ed.), Die vergessene Revolution von 1918-1919 [La révolution oubliée de 1918-1919], Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2010.

[7On consultera la dernière édition en langue française : Sebastian Haffner, Allemagne, 1918 : une révolution trahie, Marseille, Agone, 2018. Parmi les ouvrages marquants des années 1970, signalons, sans exclusive : Eberhard Kolb, Die Arbeiterräte in der deutschen Innenpolitik, 1918-1919 [Les conseils ouvriers dans la politique intérieure allemande, 1918-1919], Düsseldorf, Droste Verlag, 1962 ; Ulrich Kluge, Soldatenräte und Revolution. Studien zur Militärpolitik in Deutschland 1918-1919 [Conseils de soldats et révolution. Étude sur la politique militaire en Allemagne 1918-1919], Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1975.

[8Pierre Broué, Révolution en Allemagne 1917-1923, Paris, Éditions de Minuit, 1973.

[9Gilbert Badia, Le spartakisme : les dernières années de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, Paris, Otium, 2021 (édition originale : 1967).

[10Voir l’histoire de référence publiée pour le cinquantenaire : Institut für marxismus-leninismus (dir.), Geschichte der deutschen November Revolution [Histoire de la révolution allemande de novembre], Berlin, Dietz Verlag, 1968 (rééditée en 1978).

[11Nadine Rossol et Benjamin Ziemann (dir.), The Oxford Handbook of the Weimar Republic, Oxford, Oxford University Press, 2022. Une perspective proche, bien que tenant compte davantage des particularités du mouvement ouvrier, est développée dans Heinrich A. Winkler, Arbeiter und Arbeiterbewegung in der Weimarer Republik, vol. 1 : Von der Revolution zur Stabilisierung. 1918-1924 [Ouvriers et mouvement ouvrier dans la République de Weimar, vol. 1 : De la révolution à la stabilisation], Berlin/Bonn, Dietz, 1984.

[12(Collectif anonyme), Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution [Histoire illustrée de la révolution allemande], Berlin, Internationaler Arbeiter-Verlag, 1929 (reprint de l’original, Junius Drucke, sans date – années 1960, RFA). Autre exemple du même type, par Richard Müller, acteur majeur des conseils ouvriers en 1918, mais sans grande postérité : Richard Müller, Eine Geschichte der Novemberrevolution. Vom Kaiserreich zur Republik [Une histoire de la révolution de novembre. De l’Empire à la République], Berlin, Die Buchmacherei, 2013 (édition originale : 1924-1925).
L’ouvrage, militant, reproduit un nombre important de textes de l’époque de différentes sensibilités politiques.

[13(Collectif anonyme), Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, op. cit., p. 202.,

[14Jacques Benoist-Méchin, Histoire de l’armée allemande, Paris, Bouquins / R. Laffont, 1984, 2 vol. (1937).

[15Outre l’ouvrage indispensable de Mark Jones, l’étude plus récente sur « le déluge de 1919 » en termes de violence dans toute l’Europe centrale d’Eliza Ablovatski est des plus suggestives. Mark Jones, Founding Weimar : Violence and the German Revolution of 1918-1919, Cambridge, Cambridge University Press, 2016. Eliza Ablovatski, Revolution and Political Violence in Central Europe. The Deluge of 1919, Cambridge, Cambridge University Press, 2021

[1619 Sur Deutscher et Trotsky, voir Mario Kessel, Grenzgänger des Kommunismus. Zwölf Porträts aus dem Jahrhundert der Katastrophen [Aux frontières du communisme. Douze portraits du siècle des catastrophes], Berlin, Karl Dietz Verlag, 2015.

[17Quelques exceptions sont à relever, notamment : Scott Stephenson, The Final Battle. Soldiers of the Western Front and the German Revolution of 1918, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.

[18Voir notamment Allan Mitchell, Revolution in Bayern 1918/1919. Die Eisner-Regierung und die Räterepublik [Le gouvernement d’Eisner et la République des conseils], Berlin, Dt. Verl. d. Wissenschaften, 1988.

[19Dirk Schumann, Political Violence in the Weimar Republic 1918-1933, New York, Berghahn Books, 2009

[20Nous renvoyons ici à notre bibliographie : Jean-Numa Ducange, La République ensanglantée…, op. cit. Parmi les études régionales stimulantes, voir une étude panoramique, incluant le milieu social-démocrate : Siegfried Weichlein, Sozialmilieus und politische Kultur in der Weimarer Republik. Lebenswelt, Vereinskultur, Politik in Hessen [Milieu social et culture politique dans la République de Weimar. Cadre de vie, culture associative et politique en Hesse], Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1997

[21Voir notamment Anatole Lucet, Communauté et révolution chez Gustav Landauer, Paris, Klincksieck, 2023.

[22Gaard Kets, « Working-Class Politics in the Bremen Council Republic », dans Gaard Kets et James Muldoon, The German Revolution and Political Theory, New York, Palgrave Macmillan, 2019, p. 93. Voir également la thèse de l’auteur Gaard Kets, « Follow the leader ? Ideas and agents in the German Revolution of 1918-1919 », Université de Nimègue, 2021 (à paraître chez Brill Academic Publisher). Également sur Brême : Peter Kuckuk et Ulrich Schröder, Bremen in der Deutschen Revolution. Revolution, Räterepublik, Restauration Brême dans la révolution allemande. Révolution, République des conseils, restauration, Brême, Falkenberg, 2017.

[23Ralf Hoffrogge, Richard Müller. L’homme de la révolution de novembre 1918, Paris, Les Nuits rouges, 2018 (édition originale : 2008).))

[24Hans Hautmann, Die Geschichte der Rätebewegung in Österreich 1918-1924 [Histoire du mouvement des conseils en Autriche 1918-1924], Vienne, Europaverlag, 1987. L’ouvrage devrait être disponible en langue anglaise à l’horizon 2026 (Brill Academic Publisher), avec une préface de mise en perspective réalisée par nos soins. Voir aussi une réunion d’articles scientifiques : Hans Hautmann, Die österreichische Revolution. Schriften zur Arbeiterbewegung 1917 bis 1920 [La révolution autrichienne. Études à propos du mouvement ouvrier de 1917 à 1920], Vienne, Promedia Verlag, 2018.

[25Christian Koller et Matthias Marschik (dir.), Die ungarische Räterepublik 1919. Innenansichten – Aussenperspektiven – Folgewirkungen [La république des conseils hongroise. Regards intérieurs – perspectives internationales – conséquences], Vienne, Promedia Verlag, 2018.

[26Le « D » signifie « Deutsch-österreich », « allemand d’Autriche ». Le mouvement ouvrier autrichien dans son ensemble considérait alors que son avenir devait se situer dans le cadre d’une grande République allemande, incluant tous les peuples germanophones, reprenant le vieil idéal des révolutions de 1848.

[27Les archives privées de certains dirigeants ou cadres intermédiaires sont aussi ponctuellement mobilisées. Le centre qui regroupe la documentation la plus importante est l’Institut international d’histoire sociale (IISG) d’Amsterdam, https://iisg.amsterdam/.

[28Le nombre d’archives administratives et militaires est plus important tandis que le conseil exécutif des conseils de Berlin a publié un compte rendu détaillé de ses débats. Cf. les annexes de Alex Weipert, op. cit., pp. 451-460.

[29Une synthèse de ses travaux est présentée sous forme de préface dans l’édition polonaise de notre ouvrage La République ensanglantée, Varsovie, Instytut Wydawniczy Ksiazka i Prasa, 2024. Voir aussi Dariusz Zalega, « Wpływ fali radykalizmu społecznego lat 1917–1923 na powstania śląskie » [La vague de radicalité et son impact sur les soulèvements silésiens 1917-1923], Sprawy Narodowościowe. Seria nowa, 2/2020 (consultable en ligne : https://journals.ispan.edu.pl/index.php/sn/issue/view/120 ; un résumé en anglais est disponible).

[30L’historiographie tchécoslovaque puis tchèque aborde relativement peu le sujet. On ne repère que quelques travaux contenant des développements intéressants mais datés et imprégnés de doxa stalinienne (voir par exemple Zdeněk Kárník, Za československou republiku rad. Národní výbory a dělnické rady v českých zemích 1917-1920 [De la république tchécoslovaque des conseils. Comités nationaux et conseils ouvriers dans les pays tchèques 1917-1920], Prague, Académie tchécoslovaque, 1963). La thèse en cours d’Alexandre Riou (Université de Rouen et INALCO) sur l’histoire du mouvement ouvrier tchèque apportera des éléments sur ces questions

[31Marcel van der Linden, « On Council Communism », Historical Materialism, 4/2004, pp. 27-50.

[32Ralf Hoffrogge, Sozialismus und Arbeiterbewegung in Deutschland und Österreich. Von den Anfängen bis 1914 [Socialisme et mouvement ouvrier en Allemagne et en Autriche. Des origines à 1914], Stuttgart, Schmetterling Verlag GmbH, 2017.

[3336 Gaard Kets et James Muldoon (dir.), The German Revolution and Political Theory, New York, Palgrave 2019. Voir également le chapitre 3 de notre ouvrage. La République ensanglantée…, op. cit.

[34« U » signifie « Unabhängig » indépendant : l’USPD est une scission de 1917 du SPD qui regroupe les opposants à la guerre. Certains rejoignent le Parti communiste en 1920, les autres reviennent au SPD en 1922.

[3538 Christian E. Roques, « Le projet romantique d’une République des conseils », dans Alexandre Dupeyrix et Gérard Raulet, Allemagne 1917-1923…, op. cit., p. 63.

[36Alain Chatriot, « Jaurès face au Sénat », Cahiers Jaurès, 4/2004, pp. 39-52

[37Comme d’ailleurs le régime de Vichy dont certains représentant n’hésiteront pas pour les mêmes raisons à se revendiquer de Jean Jaurès. Cf. Jean-Numa Ducange, Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2024, pp. 377-379.

[38Paul Pasteur, Être syndiqué à l’ombre de la croix potencée. Corporatisme, syndicalisme, résistance en Autriche 1934-1938, Rouen, PURH, 2002.

[39Sur ces dimensions, voir notamment l’ouvrage collectif Karl Chr. Führer et alii (eds.), Revolution und Arbeiterbewegung in Deutschland 1918-1920 [Révolution et movement ouvrier en Allemagne 1918-1920], Essen, Klartext, 2013.

[40Werner Plumpe, « Räte – Betriebsräte – Mitbestimmung. Zur Entstehung und Bedeutung des Betriebsrätegesetzes und der betrieblichen Mitbestimmung in der Weimarer Republik » [Conseils. – comités d’entreprises – cogestion. À propos de l’émergence et de la signification de la loi sur les comités d’entreprises et la cogestion au sein de l’entreprise pendant la République de Weimar], dans Stefan Berger et alii (dir.), Gewerkschaften in revolutionären Zeiten. Deutschland in Europa 1917 bis 1923, Essen, Klartext Verlag, 2020, pp. 195-196.

[41Reihard Crusisu et alii (eds.), Die Betriebsräte in der Weimarer Republik. Von der Selbstverwaltung zur Mitbestimmung. Dokumente und Analysen [Les comités d’entreprise dans la République de Weimar. De l’autogestion à la cogestion. Documents et analyses], Berlin (Ouest), Verlag Olle und Wolter, 1978 (2 volumes ; recueil de sources allemandes 1919-1933).

[42Allgemeine Deutsche Gewerkschaftsbund [Confédération générale des syndicats allemands] : nom de la grande confédération syndicale allemande proche de la social-démocratie, dirigée par le modéré Carl Legien.

[43Cf. quelques numéros de 1920 reproduits dans ibid., t. 1, pp. 180-183.

[44Werner Plumpe, « Räte – Betriebsräte – Mitbestimmung… », art. cit., p. 198.

[45Marcel Bois, Kommunisten gegen Hitler und Stalin. Die Linke Opposition der KPD in der Weimarer Republik. Eine Gesamtdarstellung [Des communistes contre Hitler et Staline. L’opposition de gauche du KPD pendant la République de Weimar. Une présentation générale], Essen, Klartext Verlag, 2016.

[46Voir notamment Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Genève, Entremonde, 2013 (1908).

[47Par analogie avec « l’insubordination ouvrière » étudiée par Xavier Vigna pour la France des années 1968. Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 1968, Rennes, PUR, 2008. Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, Mai 68 et le mai rampant italien, Paris, L’Harmattan, 2018.

[48Sur les reconstructions a posteriori et les légendes véhiculées par les appareils politiques dans le contexte allemand, voir les réflexions de Karim Fertikh sur le congrès de Bad-Godesberg, réflexions qui pourraient mutatis mutandis, s’appliquer au cas du Rätebewegung. Karim Fertikh, L’invention de la social-démocratie allemande. Une histoire sociale du programme de Bad Godesberg, Paris, Éditions de la MSH, 2020.

[49Ernst Nolte, La guerre civile européenne : 1917-1945, Paris, Éditions des Syrtes, 2000 (1987).

[50Voir notamment l’analyse qu’il propose de la place du marxisme et de l’antimarxisme sur le fascisme italien dans Le fascisme italien, repris dans Fascisme et totalitarisme, Paris, Bouquins / R. Laffont, 2008 (cf. particulièrement pp. 261-281).

[51Voir les travaux de Jean-Clément Martin, notamment son Dictionnaire de la contre-révolution. XVIIIe-XXe siècles, Paris, Perrin, 2011. L’étude de « Vienne la noire » en miroir de « Vienne la rouge » propose également des pistes suggestives : Janek Wasserman, Black Vienna : The Radical Right in the Red City 1918-1938, Ithaca, Cornell University Press, 2014. Haut de page Pour citer cet article Référence électronique Jean-Numa Ducange, « Le Rätebewegung germano-autrichien de 1918-1920 sous un angle pratique : quelles perspectives de recherche ? », Histoire Politique [En ligne], 54 | 2024, mis en ligne le 30 décembre 2024, consulté le 23 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/histoirepolitique/19778 ; DOI : https://doi.org/10.4000/134mv Haut de page Auteur Jean-Numa Ducange