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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

Gustav Landauer
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L’idée des conseils s’est développée dans l’œuvre et l’ac­tion de Gustav LANDAUER selon une voie très particulière, à partir d’un socialisme agraire et coopératif, à travers diverses tentatives pour créer des communautés où pourraient prendre racine des relations authentiques entre les hommes. Très hostile au marxisme mécaniste qui prédomine alors en Allemagne, LANDAUER affirme que le socialisme ne peut être une conséquence inéluctable de l’évolution économique. "Le socialisme ne se développe pas à partir du capitalisme, mais contre lui". Le capitalisme ne devient pas socialiste, dit LANDAUER, Il utilise des méthodes socialistes pour mieux survivre et prospérer.

La solution préconisée, c’est que les socialistes se séparent immédiatement de la société capitaliste pour former des communautés coopératives et des colonies socialistes, où les différentes associa­tions de production entretiendraient entre elles un échange socialiste des produits. Mais, en même temps, LANDAUER reste convaincu de la nécessité d’une révolution politique qui libère effectivement la terre et débarrasse la vie sociale du carcan étatique. S’il met ses dernières énergies au service de la République des conseils de Bavière, c’est pour aider à préserver une révolution politique en lui donnant un contenu social et culturel. Et les conseils, dans cette période de transition, lui apparaissent comme les seuls agents possible de l’indispensable reconstruction.

Gustav LANDAUER est né le 7 avril 1870 à Karlsruhe, d’une famille juive de classe moyenne. Au cours de ses études à Berlin (phi­losophie, philologie allemande), il adhère au groupe des Jungen ("les Jeunes"), exclu du Parti social-démocrate en 1891. Le groupe crée son propre hebdomadaire, "Der Sozialist", et LANDAUER y collabore de 1891 jusqu’au moment où, huit ans plus tard, le journal, "traqué à mort", doit disparaître. En même temps, il se lie avec le milieu anarchiste berlinois.

En 1893, LANDAUER participe au Congrès socialiste international de Zurich d’où seront exclus, avec les anarchistes, les socialistes qui ne reconnaissent pas la nécessité de la "conquête du pouvoir politique". Accusé par BEBEL d’être un agent provocateur, LANDAUER est éjecté bru­talement de la salle de réunion. On le retrouve cependant au congrès suivant de la IIème Internationale qui se tient en 1896 à Londres. Il présente un rapport où il critique durement le S.P,D. Les anarchistes et les socialistes anti-parlementaires sont exclus une nouvelle fois.

Le 1er novembre 1893, LANDAUER est condamné à deux mois de prison pour incitation à la désobéissance envers le pouvoir d’Etat, Le 22 décembre, il est gratifié de neuf mois supplémentaires pour "excita­tion". Nouvelle condamnation on 1899, à six mois de prison cette fois-ci. Une première période de sa vie s’achève là. Après des années d’activité politique intense qui l’ont conduit à de nombreuses tournées d’agita­tion à travers l’Allemagne, la prison provoque chez LANDAUER un retour sur lui-même. L’alternance des périodes d’action incessante et des pério­des de retrait et de réflexion solitaire est d’ailleurs une constante dans sa vie.

Toujours an prison, il collabore avec son ami Fritz MAUTENER à un travail Ce recherche critique sur le langage. Il an tirera son premier ouvrage théorique, "Scepticisme et mystique", qui paraîtra en 1903. (Son premier roman a été publié en 1893). Il prépare simultanément une édition en allemand moderne des écrits du mystique rhénan, Maître ECKHART. Les composantes "romantiques" de la pensée de LANDAUER qui s’expriment clairement dans ces travaux se maintiendront à travers le reste de son oeuvre méfiance à l’égard de toute culture uniquement rationnelle, valorisation de l’émotionnel, perception de la vie comme pluralité spontanée de formes et de manifestations. La révolution, pour LANDAUER, sera toujours un surgissement de "l’esprit unifiant" qui porte la collectivité à la création de nouvelles formes de vie, Pendant les événements de Munich encore, il soutiendra que la révolution ne pourra s’affermir si elle ne parvient pas à donner à des hommes peu préparés à ces circonstances exceptionnelles l’expérience immédiate du bonheur, de la joie et de la création.

LANDAUER fait d’ailleurs sienne la longue histoire des sectes mystiques et hérétiques, surtout là où ce mysticisme se recoupe avec l’exigence d’une révolution égalitaire. Martin BUBER le familiarisera avec la mystique juive. Parmi les socialistes allemands d’origine juive, il est le seul, avec Moïse HESSE, à se concevoir réellement comme juif. Juif athée -de même qu’il défend un mysticisme athée- LANDAUER considère que l’humanité à venir fera s’épanouir l’apport spécifique du judaïsme.

Une fois libéré, il se sépare des groupes avec lesquels il a agi jusqu’alors, et il s’efforce désormais de créer des points de ren­contre pour les isolés qui ont rompu avec la société bourgeoise sans pour autant se reconnaître dans l’activisme et le sectarisme des groupes d ’ extrême-gauche.

En 1901, il édite avec Max METLAU un volume d’extraits de BAK0UNINE. "J’ai aimé et admiré BAKOUNINE, écrit-il, dès le premier jour où je l’ai rencontré, car il y a peu d’essais écrits de manière aussi vivante que les siens, peut-être est-ce pour cela qu’ils sont aussi fragmentaires que la vie elle-même".

L’année suivante, il se rend en Angleterre avec celle qui sera aa compagne tant qu’elle vivra, Hedwig LACHMANN, poète et traductrice. Pendant prés d’un an, ils s’installent dans la proximité de KROPOTKINE. Celui-ci. exercera une forte influence sur LANDAUER, par sa théorie de l’entraide, sa conception très positive du Moyen-Age et son analyse de la Révolution française. Un point commun primordial réunit les deux hom­mes : leur volonté de renforcer sans cesse les tendances constructives de l’anarchisme. De retour en Allemagne, LANDAUER traduit "L’Entraide" et "Champs, usines et ateliers". En 1905, à propos des vues de KROPOTKINE sur l’intégration de l’agriculture et de l’industrie, il écrit "Le village socialiste, avec les ateliers et les usines communales, avec les champs, les prairies et les jardins, vous, prolétaires des grandes cités, habituez-vous à cette pensée étrange et bizarre au premier abord, car c’est le seul commencement du vrai socialisme, le seul qui soit à notre gauche".

Il se sent très proche aussi de PROUDHON, "le plus grand de tous les socialistes", mais relève qu’il s’est formé hors de son influence directe "PROUDHON n’a rien à voir avec l’origine de mes conceptions et de mes tendances. Je l’ai connu alors que j’étais achevé, et je me suis évidemment réjoui de voir qu’un autre, si différent de moi, était parvenu à des résultats si semblables."

A la demande du philosophe personnaliste Martin BUBER -qui poursuivra après la mort de LANDAUER la publication de ses textes- il écrit une de ses oeuvres essentielle5, parue en 1907, "La Révolution".

L’hypothèse directrice de ce livre, c’est que, depuis la Réforme, nous sommes pris dans un enchaînement de révolutions qui ne finira que le jour ou un esprit commun réunira de nouveau les hommes séparés. Une nouvelle civilisation commencera alors. "Un degré de hauts civilisation est atteint là ou de multiples formations sociales, exclu­sives et indépendantes les unes des autres, sont remplies toutes ensem­bles d’on esprit unitaire, qui ne réside pas dans des formations, qui n’est pas issu d’elles, mais qui agit en elles comme une réalité auto­nome et une évidence". Notre siècle, plus qu’aucun autre, est un temps de transition vers une vraie civilisation. Chaque révolution fait triompher une partie de l’utopie qu’elle porte, mais une partie seule­ment. Contre le nouvel ordre qui s’installe, une nouvelle utopie se lève, qu’une nouvelle révolution réalisera en partie.

Toute révolution est essentiellement négative, en brisant les structures oppressives, elle libére des forces neuves. En cela elle est créatrice. Encore faut-il que les formes de vie nouvelle soient déjà en germe, prêtes à s’étendre et à proliférer. La révolution est accouchement plus que conception "Les révolutions politiques libéreront la terre, dans le sens littéral et dans tous les autres sens ; mais en même temps, la liberté ne triomphera que si les institutions ont été préparées, dans lesquelles pourra vivre la fédération des associations économiques qui est destinée à libérer l’esprit resté prisonnier derrière l’Etat."

En 1907 également, LANDAUER publie ses "’Trente thèses socia­listes", qui préparent la création de l’Alliance socialiste, et annon­cent le retour de LANDAUER à l’action politique. En juin 1908, il lance sur 10 000 tracts, les "12 articles de l’Alliance socialiste". "Ces colonies ne doivent pas être autre chose que des modèles de justice et de travail dans la joie elles ne sont pas un moyen pour atteindre le but. Le but ne peut être atteint que lorsque la terre vient aux mains des socialistes par d’autres moyens que l’achat". Le premier modèle de l’organisation qu’il préconise, dit LANDAUER, c’est celui des sections et des districts des villes françaises pendant la Révolution de 1789. Les structures pluralistes de la cité médiévale sont, incontestablement, un autre précédent qui sous-tend sa conception des conseils.

Des groupes de l’Alliance se forment on Allemagne et en Suisse, LANDAUER anime celui de Berlin, MUHSAM, celui de Munich. des projets de constitution de communautés se développent, mais le guerre empêchera l’expérience. LANDAUER circule de ville en ville pour propager son idée, et de ses conférences il tire un livre "Appel au socialisme" (1911). De 1909 à 1915, il publie une nouvelle série du "Sozialist", qui aborde tous les grands thèmes politiques, sociaux et littéraires du temps. En même temps, Il essaie d’agir contre la guerre qui se prépare. Par un tract, diffusé à 100 000 exemplaires ("Suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple"), il appelle à un congrès ouvrier extra-ordinaire pour décider du mode d’intervention en cas de guerre. La tenta­tive échoue, mais elle l’a conduit à préciser encore son attachement à la "démocratie des conseils" il se retrouve isolé lorsque la guerre éclate,

En 1917, il quitte Berlin pour l’Allemagne du Sud. C’est là que malade, épuisé, bouleversé encore par le mort récente de sa femme, il travaille à son essai sur Shakespeare quand, le 10 novembre 1918, une lettre de Kurt EISNER l’appelle à Munich. Mais il réalise vite à quel point EISNER, dont il admirait l’intégrité morale et le pacifisme actif, est prisonnier de la bourgeoisie et de la social-démocratie qui prépa­rent le retour aux vieilles institutions parlementaires. Il met tout en oeuvre pour stimuler l’initiative et l’organisation fédéraliste des conseils, en s’opposant au "principe jacobin" qu’il voit incarné par LEVINE. Pendant la brève durée de la première République des conseils, il multiplie de réunion en réunion les propositions d’action constructive, sans que l’accord recueilli dans les assemblées fébriles déborde sur les entreprises et les quartiers. Après la prise du pouvoir par les communis­tes, il se mettra en vain à la disposition du nouveau comité d’action.

Le 2 mai 1919, il est arrêté, frappé sauvagement puis achevé d’un coup de fusil par les Corps francs. En 1933, les nazis déterrent ses restes et les envoient à la communauté juive de Munich.

Certaines oeuvres de LANDAUER ont été rééditées en Allemagne, son "Shakespeare" (1962), "Appel au socialisme" (1987, avec une importan­te introduction de H. J. HEYEDORN) et un recueil d’études plus brève (1968). Les notes qui précédent peuvent donner une première idée des thèmes qui trouvant aujourd’hui un écho nettement perceptible à un "so­cialisme utopique" qui en appelle à la volonté d’une vie pleine et créatrice, qui fait sa part à la passion, à la force contraignante du mythe. C’est du "socialisme utopique" encore que relève un autre thème très actuel, le projet d’une "contre-société" jetant ses bases dans l’immédiat à travers des expériences communautaires.

Ce qui est déterminant enfin dans ses analyses critiques, et qui se vérifie de plus en plus, c’est que l’Etat n’est pas seulement une machinerie politique, mais une réalité psychologique et morale ; un mode de relation entre les hommes, caractérisé par la démission, la peur de la liberté, le manque de confiance en soi, et, complémentairement, par la volonté de puissance, l’arrivisme et le mépris. D’où la formulation essentielle de son "socialisme utopique" : lutter contre l’Etat, c’est d’abord mener une autre vie, construire une autre culture et inventer d’autres relations.

René FURTH


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