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les révolutions de 1917 à 1921
La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

La boucherie de la guerre de 14-18 accouche d’un monde qui se révolte.

De ma fenêtre
Jacques Sadoul
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Le mouvement bolchevique s’est déclenché cette nuit. De ma chambre, j’ai entendu le bruit lointain de quelques fusillades. Ce matin, la rue est calme, mais à l’hôtel Astoria, où logent quelques centaines d’officiers russes et la plupart des officiers des missions alliées, la Garde Junker, fidèle au gouvernement provisoire, vient d’être remplacée sans conflit par un détachement bolchevik.

Heure par heure, nous apprenons que les gares, la banque d’Etat, le télégraphe, le téléphone, la plupart des ministères sont tombés successivement entre les mains des insurgés. Que font donc les troupes gouvernementales ?

Rentrant à la Mission après déjeuner, je me heurte à quelques barricades défendues par de forts détachements bolcheviks... gouvernementaux ? Impossible de le savoir. Les soldats le savent-ils eux-mêmes ?

Interrogé par un camarade, l’un d’eux répond qu’il a été placé là par le Comité de son régiment, mais il ne peut pas préciser s’il attaque ou s’il défend le gouvernement provisoire. J’essaie de rentrer au Palais Marie pour voir Avksenlief qui, avant-hier encore, me disait naïvement son entière confiance dans les précautions prises par le gouvernement.

Le Palais est gardé par les Junkers. Avksentief n’est plus là, ni personne. Au moment où je traverse la place Marie, quelques coups de fusil partent des fenêtres de l’Astoria vers la Garde du Palais. Je presse le pas. La fusillade continue de façon intermittente et sans grand effet. J’avais rendez-vous à 4 heures avec Halpern, le secrétaire du Conseil des ministres, qui (levait se présenter à Kerensky, à qui je n’ai pas encore remis votre lettre. Mais le Palais d’Hiver est entouré par les bolcheviks, et j’imagine que le ministre-président a mieux à faire aujourd’hui qu’à me recevoir. Moi aussi d’ailleurs.

La Mission est fiévreuse. Le bruit court que les officiers alliés sont exposés à des attentats bolcheviks. Je me propose pour aller voir, à titre personnel, les chef de insurrection installés, avec le Congrès des Soviets, à l’Institut Smolny , siège habituel du Soviet de Pétrograd. Je ne les connais pas encore,, mais je suppose que je pénétrerai assez aisément près d’eux. Je commence à savoir fort bien me présenter aux Russes. On se scandalise d’abord de la pro- position, puis on y souscrit et je pars. Tous les carrefours sont surveillés par les gardes rougies. Des patrouilles circulent de tous côtés, quelques autos blindées passent rapidement. De ci, de là, des coups de feu. Au premier bruit, la foule nombreuse des badauds détale, se cache, s’efface le long des murs, se tasse entre les portes, mais la curiosité est la plus forte et bientôt on va voir en riant.

Devant Smolny, de nombreux détachements, gardes rouges et armée régulière, protègent le Comité révolutionnaire. Des autos-mitrailleuses dans les jardins. Entre les colonnes de la façade, quelques canons, La porte est sévèrement barrée. grâce à ma carte d’entrée au Soviet des Paysans, à un mot de Longuet pour Steklov et surtout à mon ignorance de la langue russe, je fais plier la résistance des tovarichs et je pénètre. L’Institut Smolny, long bâtiment banal fin xviii" siècle, était sous l’ancien régime, un lycée de jeunes filles de l’aristocratie. Les vastes couloirs blancs et crème, sont encombrés d’une foule militante et triomphante, camarades et soldats. Je n’arrive pas à voir Dan ni Tchernof, (qui a quitté Petrograd.

Comme Tseretelli, il a fui devant l’orage. Mais immédiatement j’entre en contact avec Steklov, Kaménef, Lapinsky, etc., etc., heureux, affairés et parlant français. Ils me reçoivent fraternellement et répondent abondamment aux questions les plus indiscrètes. D’abord ils s’indignent des bruits calomnieux que je leur rapporte. Dès demain, une note à la presse assurera à tout le personnel des ambassades et des missions du respect que désire témoigner aux alliés la seconde Révolution Puis ils me content leurs succès. Toute la garnison de Pétrograd est avec eux, à l’exception de quelques centaines de cosaques, de Junkers et de femmes.

Toutes les administrations sont entre leurs mains. Le gouvernement provisoire est assiégé dans le Palais d’Hiver. Il aurait été fait prisonnier déjà si le Comité révolutionnaire avait voulu user de violence, mais il faut que la seconde Révolution ne fasse pas couler une seule goutte de sang. Beaux espoirs, mais bien difficiles à réaliser.

Extrait des NOTES SUR LA RÉVOLUTION BOLCHEVIQUE écrites par Jacques Sadoul

P.S. :

Jacques Sadoul était membre de la Mission militaire français en Russie à partir d’octobre 1917.

Trouvé dans Wikipedia
Avocat initialement socialiste, collaborateur du ministre SFIO Albert Thomas, le capitaine Sadoul fit partie de la mission militaire française envoyée en Russie en 1917 pour tenter de maintenir ce pays dans la guerre aux côtés des Alliés, alors que les Bolchéviks voulaient l’en sortir. Rallié au communisme à Moscou, il y reste et exerce diverses fonctions auprès du régime bolchévique pendant la guerre civile russe. Collaborateur de Christian Rakovsky en Ukraine, il organisa la propagande bolchévique en direction des troupes d’occupation françaises basées à Odessa3. Il fut aussi un temps inspecteur militaire de l’Armée rouge. Délégué français lors du deuxième congrès de l’Internationale communiste, en 1920, il travailla quelques années pour l’exécutif de l’Internationale. Sa condamnation à mort par contumace pour trahison ayant été annulée, Jacques Sadoul rentra en France où il demeura membre du PCF, sans y exercer de responsabilité majeure, mais en revanche, de 1932 à 1939, il fut le correspondant en France du journal soviétique Izvestia et il écrivit aussi dans L’Humanité.


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